Magic in the moonlight

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Magic in the Moonlight (États-Unis, 2014), un film de Woody Allen avec Colin Firth, Emma Stone et Eileen Atkins. Durée : 1h38. Sortie France : 22 octobre 2014, produit par Letty Aronson et distribué par Mars Distribution.

Application sans grand travail de la partition classique de Woody Allen : une vague réflexion sur la fiction, la duperie et l’envie de croire à la magie du monde, des dialogues un peu drôles mais pas franchement marrants pour autant, enfin un duo de type « bougon incrédule VS très belle jeune fille ». Dans Whatever Works c’était Larry David, ici c’est Colin Firth qui s’y colle, qui continue sur cette lancée du Discours d’un roi qui le voit incarner un peu plus à chaque film la figure parfait de l’Anglais : détaché et plaisant, tranquillement séduisant et un brin sarcastique. Le décor jauni des années 20 dans le sud de la France et le jazz suave en BO invitent à suivre de loin cette intrigue sans intérêt, à la recherche d’une vraie bonne réplique ou d’un moment marquant, mais le Woody Allen 2014 n’a pas le mordant du Blue Jasmine de l’année dernière.

Faces

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Faces (États-Unis, 1968), un film de John Cassavetes avec John Marley, Gena Rowlands et Lynn Carlin. Durée : 2h09. Reprise France : 11 juillet 2012, produit par John Cassavetes et distribué par Orly Films.

Le film s’ouvre sur un mouvement, d’abord avec le bruit des pas sur les marches, ensuite avec une grande silhouette qui s’engouffre dans un bureau où l’attendent une nuée de secrétaires. On découvre John Marley en distributeur de film au sourire carnassier, homme marié mais qui fuit son propre couple. Faces, film qui porte bien son titre puisque les visages y dévorent l’image en permanence, est un portrait frontal de l’épuisement de ce duo névrosé. Une grande partie du film a été filmée la nuit, à huis clos dans un appartement, et plus spécialement dans un grand salon où les personnages s’agitent et tournent comme dans un bocal. Cassavetes y filme le basculement d’un couple, et des gens autour d’eux, dans l’hystérie de la rupture.

Dans une première scène Richard est avec un ami et Jeannie, une call-girl jouée par Gena Rowlands (femme de Cassavetes). Ils rient et s’énervent tour à tour contre tout ce qu’ils détestent : les jaloux, la classe moyenne, les amis. On retrouve le même montage nerveux que dans Shadows, qui obéit cette fois aux mouvements des acteurs, qui sont le centre et la matière du film. La caméra s’immisce partout, et semble ne vouloir laisser aucun aspect de la scène de côté. Les dialogues n’ont rien d’improvisé, et sont très intenses : Freddie demande par jalousie à Jeannie combien elle fait payer la soirée, et la scène vire en un instant à l’aigreur et au drame. Mais dans cette intensité Cassavetes ménage au montage un espace pour des temps morts : des moments d’alcoolisme où les personnages cherchent un peu leurs blagues, l’ambiance qui retombe quand Jeannie part aux toilettes un moment, puis la distance prudente de Marley qui esquive la confrontation avec son ami. Ici les acteurs et les dialogues prennent le pas sur la narration, il ne reste qu’une confrontation dont on ne parvient à saisir ni d’où elle provient ni vers où elle va.

Les choses fonctionnent de la même manière quand on voit, plus tard, Marley qui rejoint sa femme dans leur appartement : ils rigolent ensemble un moment, puis il demande sérieusement à divorcer. La conversation est laissée en plan, et chacun est déjà parti dans deux longues soirées parallèles, séparées linéairement l’une de l’autre, qui vont les mener lui dans les bras de Jeannie, elle dans ceux de Seymour Cassel rencontré dans un club de jazz. Le montage donne à voir la méthode de tournage : la caméra capture des scènes longues et denses, rejouées jusqu’à l’épuisement de l’énergie de chaque fragment de dialogue. La tentative de suicide de Lynn Carlin illustre magistralement ce processus à l’écran, qui débouche sur des images de son corps complètement flasque, couvert de larmes et de rimmel, qu’on ranime péniblement sans qu’il n’ait rien résolu de sa crise existentielle.

Lilting

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Lilting (Royaume-Uni, 2014), un film de Hong Khaou avec Ben Whishaw, Pei-Pei Cheng et Andrew Leung. Durée : 1h26. Sortie France : 15 octobre 2014, produit par Dominic Buchanan et distribué par Jour2fête.

Lilting est aussi terne que ce qu’il décrit : des après-midis dans une maison de retraite, une grand-mère chinoise qui ne parle quasi pas, le décès d’un proche qui fait des apparitions régulières chez ceux qui l’aiment… C’est aussi l’histoire du coming-out le plus long que j’aie vu au cinéma, avec Ben Whishaw et son air de chien battu / jeune premier, qui attendra la toute dernière minute pour enfin avouer à la mère de son compagnon l’homosexualité de ce dernier. Entretemps on suit de manière un peu décousue les tentatives d’un vieil anglais plein d’humour pour conquérir le coeur de la vieille dame, dans des scènes prises entre le second degré à l’anglaise et le premier degré chinois qui ne rit de rien. Ces moment là ne fonctionnement qu’à moitié, par manque de finesse (quand papy sort son viagra après le dîner par exemple) et plombent un peu l’ambiance par l’absence de rythme des dialogues. Il faut dire que le personnage de la traductrice est très présent, qui reprend toutes les phrases une à une pendant près d’une heure, à l’exception notable de la fin – ce qu’on est sensé interpréter comme le moment magique où l’amour enfin peut « se passer de mots », ou au moins de traduction. Dans l’ensemble donc un film sans rythme et sans charme.

White Bird

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White bird (États-Unis, 2014), un film de Gregg Araki avec Shailene Woodley, Eva Green et Christopher Meloni. Durée : 1h31. Sortie France : 15 octobre 2014, produit par Gregg Araki et distribué par Bac Films.

Ambiance très Virgin Suicides pour ce thriller de Gregg Araki, dont le programme (découverte de la sexualité, rivalité mère-fille, absence d’un parent) semble sensiblement le même que Kaboom d’après ce que montrait la bande annonce. Ici la tension dramatique est complètement portée par Eva Green, géniale dans son rôle de bonne femme névrosée qui va de plus en plus loin dans l’ennui, la dépression et la moquerie. Le personnage de Shailene Woodley est plus pataud, mais fonctionne bien comme axe de réflexion du film. Louis Blanchot écrit pour Chronicart :

Tout s’y avère une perpétuelle source d’angoisse, jusqu’à dériver en visions d’horreur : l’eau de l’évier est si froide qu’on en perd ses mains ; un congélateur débranché fait tourner la viande, au point de dégager une odeur de cadavre. Aussi, difficile d’expliquer l’étrange disparition de cette mère qui, dès l’ouverture, va s’effacer du récit : fuite ? Kidnapping ? Meurtre ? Reste que cette mère volatilisée, on ne la retrouvera plus qu’enfermée dans la psyché de sa fille, au gré d’une temporalité élastique permettant au film d’émietter ses souvenirs comme des peaux mortes. Jamais plus à l’aise que lorsqu’il s’agit de mêler rêve et réalité, Araki tire idéalement parti de ce storytelling vaporeux et moiré, tout entier déterminé par cette subtile asymétrie de points de vue : en superposant deux trajectoires contraires (une affirmation, un effacement), White Bird fait circuler ensemble le chaud et le froid, la menace et l’inquiétude, la joie et le spleen.

Mais si le film arrive à maintenir un voile d’opacité jusqu’à un finale proprement renversant, c’est que malgré la tragédie crapoteuse qui s’agglomère sous ses pieds, malgré les soupçons et les secrets qui partout autour d’elle se propagent, rien qui ne semble pouvoir brider l’irrésistible ascension individuelle de Kat, rien qui n’empêche cette fleur cernée par la peine et le mensonge de rayonner — sexuellement (avec un beau flic viril), socialement (avec un duo de weird kids irrésistible), intellectuellement (avec une admission à Berkeley). De bout en bout, le film trouve ainsi un équilibre surprenant, tout en parenthèses et désamorçages, loin de la course à la frénésie de la Teenage Apocalypse Trilogy.

Stalingrad Lovers

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Stalingrad Lovers (France, 2014), un film de Fleur Albert avec Jean-Patrick Kone, Carole Eugenie et Jean-Paul Edwiges. Durée : 1h22. Sortie France : 29 janvier 2014, produit par Stéphane Jourdain et distribué par NiZ !.

Fleur Albert a passé 5 ans dans le quartier de Stalingrad, et en ressort avec un récit halluciné sur les consommateurs de crack qui y vivent. On assiste à la création d’un squat par un duo de drogués (Isaïe et Mona) qui reprend le flambeau du précédent dealer, Medhi, mort on ne sait trop comment. Pour ramener son corps au Sénégal, Isaïe déniche une grande bâtisse abandonnée aux abords de Paris où il commence par s’installer lui, puis ses amis proches, avant de recevoir des groupes de plus en plus larges de junkies venus chercher leur dose. Le nouveau patron ne changera rien à son look de clochard pour autant : camé lui-même, son seul rôle consiste à faire vaguement la police, et dégager ceux qui ne résistent pas ou font trop de bruit. Les plans sur l’ancienne usine sont un peu étranges, à mi-chemin entre scènes de danse et de transe droguée, sur fond de jazz. Ils résistent mal au contraste avec la dureté documentaire fascinante de ceux filmés dans les transports et dans Paris, qui évoquent des situations plus immédiatement familières.

Le dernier métro

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Le dernier métro (France, 1980), un film de François Truffaut avec Catherine Deneuve, Gérard Depardieu et Jean Poiret. Durée : 2h13. Reprise France : 15 octobre 2014, produit par François Truffaut et distribué par Diaphana.

La rétrospective Truffaut à la Cinémathèque est l’occasion de rattraper mon retard sur quelques titres, ce qu’elle invite clairement à faire avec une salle truffée d’extraits, un peu frustrante quand les horaires des projections prévues en salle ne sont pas toujours pratiques. Je commence avec Le dernier métro ressorti en salles récemment, et dont le titre renvoie au couvre-feu en vigueur à Paris dans les derniers moments de l’occupation allemande. L’action se déroule au théâtre Montmartre, que dirige Catherine Deneuve dont le mari, juif, vit caché dans la cave du théâtre. Arrive un nouvel acteur, incarné par Depardieu, qui avec sa belle gueule et son bagou va enrichir l’intrigue d’un trio amoureux. Entre lui, Deneuve qui tombe immédiatement sous son charme, et le mari qui demeure dans l’ombre, s’établit un maillage de relations aveugles : le directeur du théâtre va en effet pouvoir continuer de diriger secrètement sa troupe, puisqu’une bouche d’aération lui permet d’entendre les répétitions sans être vu. C’est donc lui qui, emballé par le talent de son nouvel acteur, le poussera – volontairement ou non – dans les bras de sa femme.

Le film revêt une porté documentaire : on aperçoit les combines du marché noir (un jambon transporté dans un étui d’instrument de musique, comme dans La traversée de Paris), les difficultés économiques (l’électricité coupe tout le temps, les filles se teignent les jambes pour imiter les collants – y compris la couture), et bien sûr l’antisémitisme omniprésent (une scène assez drôle montre Heinz Bennent citant des mots croisés de l’occupant allemands où toutes les définitions renvoient à « juif »). Les quelques scènes d’extérieur, notamment celles du métro (que l’on n’aperçoit à peine), sont toutes issues d’images d’archives.

Le personnage de Deneuve est assez bien travaillé : femme belle et courageuse que rien n’entame, elle tient bon malgré les attaques régulières d’un nazillon de service qui s’est mis en tête de diriger son théâtre. Elle en devient du même coup assez froide, incapable de donner des marques d’affection à son équipe. Mais la chanson d’Édith Piaf, Mon amant de Saint-Jean, revient obstinément comme un rappel de son impuissance face à Depardieu dont la méthode de drague, pourtant toujours la même, consiste précisément à lire les lignes de la main des filles en déclarant qu’elles « ont deux femmes en elles ». Deneuve est la seule pour qui c’est vrai, elle qui aime encore son mari mais que tout amène vers cet autre homme qui seul tient tête à l’occupant, quand les autres se compromettent à des degrés divers. Lucas Steiner et Bernard Granger sont les deux faces de la résistance et de la persécution, entre lesquelles elle ne peut décider. La fausse scène de conclusion, avec une mise en abîme plutôt réussie de la pièce de théâtre, laisse la fin de l’histoire ouverte.