Les Âmes mortes

Les Âmes mortes, Nicolas Gogol, 1942, Gallimard

Si l’édition Folio du second livre laisse clairement percevoir une œuvre inachevée, le premier déroule une géniale galerie de portraits à travers les personnages croisés par Tchitchikov dans sa quête. Les prémices de l’histoire sont délicieusement russes dans leur absurdité. L’humour de Gogol laisse transpirer un amour de son peuple jusque dans ses pire travers, c’est un régal.

La Lettre écarlate

La Lettre écarlate, Nathaniel Hawthorne, Gallimard, 1850

L’intrigue de La Lettre écar­late tient en peu de lignes : une femme mariée, Hes­ter Pryne, mère d’une enfant, adul­té­rine, Pearl, dont elle refuse de dévoi­ler le nom du père (le révé­rend Dim­mes­dale, pas­teur de leur com­mu­nauté), est condam­née à assu­mer son péché face à l’assemblée des ver­tueux citoyens de Bos­ton et à por­ter cou­sue sur la poi­trine une lettre A rouge. Son mari, que tout le monde croit mort, revient assis­ter à la scène de l’infamie publique et va tout mettre en œuvre, fort de ses com­pé­tences de méde­cin, pour se ven­ger du pas­teur élo­quent vénéré par tous tel un saint…
Mais plus que l’intrigue à carac­tère psy­cho­lo­gique elle-même, c’est le contexte – his­to­rique et « socio­lo­gique » avant l’heure si l’on peut dire – où elle se déroule qui fas­cine.  Publié en 1850 aux États-Unis, ce roman est en effet – à juste titre ! — consi­déré comme le pre­mier grand roman du conti­nent amé­ri­cain. Car certes, le style de Natha­niel Haw­thorne paraî­tra fort ampoulé voire désuet pour un lec­teur du XXIème siècle, de même que la thé­ma­tique abor­dée assez « vieillotte » ou démo­dée, mais il n’empêche que la veine déployée par l’auteur est d’une grande force, qui émeut encore près de deux siècles plus tard. C’est que, au trio célé­bré en d’autres lieux par le genre lit­té­raire plus mineur du vau­de­ville, la femme « fatale », son mari, son amant, s’ajoute l’élément cen­tral parce que cri­tique du récit : le puri­ta­nisme inté­griste de cette com­mu­nauté de la Nou­velle Angle­terre du XVIIième siècle.

Le littéraire

Le style d’Hawtorne est trop lyrique et daté pour m’inspirer autre chose que du désintérêt, le livre vaut donc plus à mes yeux pour son sujet historique qu’autre chose. Pas vraiment une révélation.

Le Grand Paris

Le Grand Paris, Aurélien Bellanger, Gallimard, 2017

Très bon roman d’Aurélien Bellanger après L’Aménagement du territoire, mais surprenamment peu informatif sur la conception du grand Paris, alors que sa passion pour l’urbanisme est centrale dans son œuvre. Ici c’est surtout le politique qui prime, en particulier le destin hors norme de Sarkozy en ce qu’il incarne la mort d’une partie de la droite française et l’ascension d’une nouvelle façon de faire de la politique. En parallèle c’est une réflexion sur la seule façon qu’a le politique de véritablement s’inscrire dans le long terme : en façonnant la ville et la techno-structure qui l’accompagne. La conclusion tombe malheureusement à plat, avec un twist un peu pauvre qui cherche à sortir le personnage par le haut du néant métaphysique dans lequel la défaite l’a plongé. Mais l’ensemble tient bien la route et reste fidèle à la veine de ses chroniques. Pour la suite j’espère mettre la main sur son livre sur l’euro-dance qui a l’air intriguant.

Portnoy et son complexe

Portnoy et son complexe, Philip Roth, Gallimard, 1973

C’est le troisième roman de Philip Roth, paru aux Etats-Unis sous le titre Portnoy’s complaint. L’écrivain y imagine le discours qu’un patient très complexé de trente-trois ans, fils d’immigrés juifs, tient à l’intention de son analyste, avant même que débute son analyse. Il lui relate son enfance et sa vie dans sa famille. […] En juillet 1970, l’écrivain Alain Clerval était venu livrer ses impressions sur Portnoy et son complexe sur France Culture. Il s’attardait d’abord sur le titre anglais, Portnoy’s complaint : « La lamentation c’est à la fois la prière et l’imploration de Dieu dans la religion juive, et c’est le ton, sur un mode ironique, qu’a choisi Philip Roth pour traiter un sujet qui n’a rien de religieux. » Dans cette émission, Alain Clerval replaçait ce roman dans le courant très fécond de la littérature juive de New York, dans la lignée de J.D. Salinger, Saul Bellow… autant d’écrivains ayant émergé après la guerre. Pour lui, l’accent très neuf de cette littérature résidait dans sa dimension burlesque. Il voyait en Portnoy et son complexe un tableau de mœurs très drôle et grinçant, mais d’un très grand lyrisme malgré la délicatesse du sujet, les obsessions d’Alexander Portnoy tournant essentiellement autour de la sexualité : « Il se réfugie dans une quête féminine extraordinaire, interminable. Jamais la société ne vient à bout de cette fièvre avide qui le précipite auprès de toutes les femmes qui, il faut le préciser, sont toutes des aryennes. […] Il y a des portraits de femmes extrêmement amusants, mais tout ça avec une certaine tendresse. Ce n’est pas du tout vulgaire malgré la crudité des scènes. » Il soulignait aussi la dimension satirique de la peinture faite par Roth de l’éducation juive dans ce milieu d’immigrants d’Europe centrale établis depuis peu aux Etats-Unis – le récit se déroule notamment dans le quartier de Newark, à la périphérie de New-York, où vivent beaucoup de Juifs : « Philip Roth s’en prend à l’éducation archaïque qu’il a reçue de parents à la fois charmants, mais tellement inquiets héréditairement qu’ils traumatisent à leur tour leurs enfants. Les vieilles terreurs juives, la mémoire des pogroms et des immigrations, ne s’expriment pas de façon religieuse, mais de façon laïque, dans la vie quotidienne, par des peurs, des appréhensions, des inquiétudes. La mère notamment est étouffante. A la fois, elle adore son fils, mais elle le couve sans cesse pour le protéger. […] Et son père par ailleurs, qui est un inquiet, projette sa névrose dans une constipation chronique. Il y a des passages dignes de Rabelais où le père est sans cesse enfermé où vous pensez… C’est assez drôle, mais ce n’est pas du tout une farce scatologique. »

Hélène Combis, France Culture