Prins

Prins (2019) de César Aira, Bourgeois

Y a-t-il une vie possible après la littérature ? Rien n’est moins sûr, à en juger par le nouveau roman de l’écrivain argentin César Aira. Son protagoniste, un auteur de romans gothiques à grand succès, a décidé d’arrêter d’écrire. Il est conscient de la « faible qualité » de sa production, qu’il juge être un « ramassis déplorable », à mille lieues de ses ambitions littéraires initiales. Mais comment meubler le temps laissé libre par cette retraite anticipée ? C’est dans l’opium que l’homme croit trouver son salut, non pas tant pour les vertus créatives de cette drogue que pour ses effets, plus terre à terre, sur la dépression. Son périple, dans les rues de Buenos Aires, à la recherche du précieux stupéfiant, va le conduire à faire d’étranges rencontres : un certain « Huissier », dealer et gardien d’une boutique nommée « l’Antiquité », ainsi qu’une mère au foyer, Alicia, croisée dans un bus, qui rappelle au narrateur un amour de jeunesse.

Mêlant à loisir roman policier et fantastique, César Aira s’inscrit, avec un plaisir du jeu communicatif, dans la lignée de Jorge Luis Borges (1899-1986), son maître en littérature. Tout comme dans une des nouvelles de Fictions (1944), où un certain Pierre Ménard se contentait de retranscrire Don Quichotte à l’identique, le protagoniste d’Aira doit sa gloire littéraire et son immense fortune au fait d’avoir recopié mot pour mot les classiques de la littérature gothique. Mais si l’auteur se rit de ce genre et surtout de ses motifs imposés (château, jeune fille emprisonnée, spectres…), c’est pour mieux le ressusciter au sein même de son histoire, dans une pirouette aussi drôle que vertigineuse.

Ariane Singer, Le Monde

La Griffe du chien / Cartel

La Griffe du chien (Don Winslow, 2007), Cartel (2015), Points

Publié aux Etats-Unis en 2005, deux ans plus tard en France, La Griffe du chien, de Don Winslow (Fayard), fait partie de ces romans qui ont formé, peu à peu, une confrérie prosélyte. Entre lecteurs, cette Griffe vaut reconnaissance. A la complicité s’ajoute – ils le savent – un socle d’expériences communes. La Griffe du chien, de fait, marque. Et son empreinte est double, car en voici la suite inespérée, Cartel. Un polar, un roman noir, une œuvre qui connaîtra, à n’en pas douter, le même chemin dans le cœur des lecteurs. Un sillon rouge sang, avouons-le.

Autre aveu : Cartel est davantage qu’une suite, aussi fidèle et magistrale soit-elle. C’est un autre monde. Au Mexique, la guerre entre narcotrafiquants a pris une nouvelle dimension. Un pas, non, un saut dans l’horreur, a été franchi depuis la fin de La Griffe du chien, courant de 1970 à l’an 2000.

Certes, de l’hécatombe d’hier ont survécu les deux protagonistes ­principaux : le narcotrafiquant mexicain, Adan Barrera, et Art Keller, le flic de la Drug Enforcement Administration (DEA) – l’unité antidrogue aux Etats-Unis –, autrefois amis, aujourd’hui ennemis jurés. Tant d’autres apparaissent, d’un bout à l’autre de Cartel, tout aussi inoubliables : Paco, le journaliste intègre, Marisol, médecin dévouée aux pauvres, Chuy, l’enfant-soldat polytraumatisé, Magda, ex-reine de beauté et habile femme d’affaires qui s’impose dans le milieu très macho des narcos, Eddy Ruiz, jeune dealer texan, Ochoa, le parrain psychopathe, à la tête d’une bande de miliciens…

Par leurs destins liés, ils offrent un point de vue panoramique et forment un nœud gordien.

Macha Séry, Le Monde

Découvert au hasard d’une notification du Monde sur la sortie du tome 3, ces deux premiers tomes sont vraiment prenants. L’écriture de Winslow est très énergique, très documentaire aussi – il allonge des tonnes de statistiques, de lieux et de faits, pour la plupart inspirés de faits réels, et qui donnent le vertige sur l’ampleur du pouvoir acquis par les cartels au Mexique, dans leurs diverses formes au fil du temps, depuis les années 80 jusqu’à la présidence Obama – et bientôt celle de Trump avec le dernier tome.

Jeu de société

Jeu de société, David Lodge, 1988, Payot et rivages

Livre drôle et tendre, très dans le style de Lodge, avec des personnages explicitement inspirés de Dickens et Gaskell, qui se moque gentiment de la société anglaise et de ses jeux de classe.

Les Âmes mortes

Les Âmes mortes, Nicolas Gogol, 1942, Gallimard

Si l’édition Folio du second livre laisse clairement percevoir une œuvre inachevée, le premier déroule une géniale galerie de portraits à travers les personnages croisés par Tchitchikov dans sa quête. Les prémices de l’histoire sont délicieusement russes dans leur absurdité. L’humour de Gogol laisse transpirer un amour de son peuple jusque dans ses pire travers, c’est un régal.

La Lettre écarlate

La Lettre écarlate, Nathaniel Hawthorne, Gallimard, 1850

L’intrigue de La Lettre écar­late tient en peu de lignes : une femme mariée, Hes­ter Pryne, mère d’une enfant, adul­té­rine, Pearl, dont elle refuse de dévoi­ler le nom du père (le révé­rend Dim­mes­dale, pas­teur de leur com­mu­nauté), est condam­née à assu­mer son péché face à l’assemblée des ver­tueux citoyens de Bos­ton et à por­ter cou­sue sur la poi­trine une lettre A rouge. Son mari, que tout le monde croit mort, revient assis­ter à la scène de l’infamie publique et va tout mettre en œuvre, fort de ses com­pé­tences de méde­cin, pour se ven­ger du pas­teur élo­quent vénéré par tous tel un saint…
Mais plus que l’intrigue à carac­tère psy­cho­lo­gique elle-même, c’est le contexte – his­to­rique et « socio­lo­gique » avant l’heure si l’on peut dire – où elle se déroule qui fas­cine.  Publié en 1850 aux États-Unis, ce roman est en effet – à juste titre ! — consi­déré comme le pre­mier grand roman du conti­nent amé­ri­cain. Car certes, le style de Natha­niel Haw­thorne paraî­tra fort ampoulé voire désuet pour un lec­teur du XXIème siècle, de même que la thé­ma­tique abor­dée assez « vieillotte » ou démo­dée, mais il n’empêche que la veine déployée par l’auteur est d’une grande force, qui émeut encore près de deux siècles plus tard. C’est que, au trio célé­bré en d’autres lieux par le genre lit­té­raire plus mineur du vau­de­ville, la femme « fatale », son mari, son amant, s’ajoute l’élément cen­tral parce que cri­tique du récit : le puri­ta­nisme inté­griste de cette com­mu­nauté de la Nou­velle Angle­terre du XVIIième siècle.

Le littéraire

Le style d’Hawtorne est trop lyrique et daté pour m’inspirer autre chose que du désintérêt, le livre vaut donc plus à mes yeux pour son sujet historique qu’autre chose. Pas vraiment une révélation.

Le Grand Paris

Le Grand Paris, Aurélien Bellanger, Gallimard, 2017

Très bon roman d’Aurélien Bellanger après L’Aménagement du territoire, mais surprenamment peu informatif sur la conception du grand Paris, alors que sa passion pour l’urbanisme est centrale dans son œuvre. Ici c’est surtout le politique qui prime, en particulier le destin hors norme de Sarkozy en ce qu’il incarne la mort d’une partie de la droite française et l’ascension d’une nouvelle façon de faire de la politique. En parallèle c’est une réflexion sur la seule façon qu’a le politique de véritablement s’inscrire dans le long terme : en façonnant la ville et la techno-structure qui l’accompagne. La conclusion tombe malheureusement à plat, avec un twist un peu pauvre qui cherche à sortir le personnage par le haut du néant métaphysique dans lequel la défaite l’a plongé. Mais l’ensemble tient bien la route et reste fidèle à la veine de ses chroniques. Pour la suite j’espère mettre la main sur son livre sur l’euro-dance qui a l’air intriguant.