Coincoin et les z’inhumains

Coincoin et les z’inhumains (France, 2018), une série de Bruno Dumont avec Alane Delhaye, Bernard Pruvost, Philippe Jore et Lucy Caron. Durée : 4 x 52mn. Sortie France : 16 septembre 2018. Produit et distribué par Arte.

L’annonce d’une saison 2 de P’tit Quinquin m’avait laissé craindre le pire, difficile d’imaginer alors comment on pouvait aller plus loin dans l’absurde avec ce sujet, d’autant qu’avec Ma Loute Dumont continuait d’explorer ce filon mais sur un registre un petit peu différent, plus gagesque et surtout avec des acteurs professionnels. Force est de constater que c’est un pari réussi, Coincoin s’enfonçant beaucoup plus loin dans le malaise et dans le bégaiement. Les personnages de cette seconde saison arrivent à peine à s’exprimer ou à construire une idée, ils ne réagissent presque plus que de façon mécanique, comme montés sur des ressorts. Dumont explique longuement sa méthode dans un entretien au long cours avec les Cahiers du Cinéma, qui est en soi un vrai condensé de drôlerie et d’intelligence. Quelques passages savoureux :

Je dis des choses et [Van der Weyden] réagit bizarrement, c’est un interprète un peu curieux. Ce bruit-là, ça vient de lui. Je lui dis : « tu as peur, tu as peur », et là il fait ce « pffffffrrrttt ». C’est ce que j’aime avec lui, il n’a peur de rien, il se libère et surprend toujours. Carpentier est plus conventionnel, il a tendance à répéter, on lui dit ça et il fait ça. Il est plus rationnel, c’est un type qui réfléchit. Van Der Weyden ne réfléchit pas, c’est toujours à l’emporte-pièce. Il a un corps vivant, des borborygmes, tout est déjà là mais c’est infime, on ne l’entend pas. Alors je l’accentue au son. Ce n’est pas une invention sur rien, c’est une invention sur quelque chose. Tout est bruité, comme dans P’tit Quinquin, l’idée est de mettre bien en avant des choses que dans un film normal on n’entendrait pas, qui seraient noyées dans la masse sonore du naturel. Là le naturel est faussé, c’est un son direct mais avec une grosse couche de bruitages qui renforcent tout.

[…] C’est la même chose que dans P’tit Quinquin ou Ma Loute : des questions métaphysiques, mais sur un registre burlesque. Ça fait bll, bbl, bbbll, comme des bulles. Ces bulles, comme celles qui font des flaques, sont métaphysiquement inquiétantes, mais on en reste à ce niveau car de toute façon les personnages ne sont pas équipés pour aller plus loin. C’est très bien car on reste à un niveau de conscience purement comique. Comme les chutes de glue, on est dans la tarte à la crème, splitch, splatch. Le commandant réfléchit un peu mais ça ne va pas très loin, il reste au bord d’un questionnement légitime sur le sens de la vie. Il pose des questions et Carpentier derrière confirme avec un « pffft » qui ne dit rien de plus. « Pourquoi les morts reviennent ? » « Pffft ». J’aime bien aborder des choses profondes sans chercher la profondeur. Et ne pas essayer de répondre, parce qu’au fond, on s’en fout.

[…] On est dans le splatch !, des trucs qui tombent, qui giclent, qui éclaboussent, c’est plus frontal, la poésie a disparu. On est sur un registre beaucoup plus nerveux. C’est un plaisir peut-être plus franchouillard, un plaisir du blrb blrb blrb. On est plus proches de La Soupe aux choux, c’est sûr. La scène des curés, ce serait angoissant si c’était vrai, mais c’est emporté par le délire et désamorcé par la situation des personnages, ce n’est pas vrai, donc il n’y a aucune raison d’être angoissé. Moi aussi je suis angoissé par les handicapés, quand on est dans le vrai. Mais là rien n’est vrai. Après, c’est le réglage de chacun. Moi je pousse, je pousse, je répète une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… C’est du comique de répétition, au pied de la lettre. Et je trouve ça drôle. Tous les personnages sont en boucle, mais dans la vie il y a beaucoup de gens qui sont en boucle.