Dans ses yeux

El secreto de sus ojos (Espagne, 2010), un film de Juan José Campanella avec Ricardo Darín, Soledad Villamil et Pablo Rago. Durée : 2h09. Sortie France : 5 mai 2010. Produit par Canal+ España et distribué par Pretty Pictures.

Film très classique dans sa forme mais dont l’intrigue se déploie patiemment et gagne en intensité. Dans ses yeux est vraiment porté par Ricardo Darín, qui a une très forte présence à l’écran. Le sous-texte politique est traité assez légèrement et certains effets de mise en scène sont un peu kitsch, mais le film tient sur la longueur et par la solidité de son scénario.

Argentin d’origine, récemment naturalisé espagnol après avoir travaillé aux Etats-Unis, Juan José Campanella n’opère pas seulement un va-et-vient permanent entre le marasme existentiel contemporain de Benjamin Esposito (le détective d’Etat) et l’évolution de l’enquête qu’il mena jadis. Tout au long des scènes de flash-back, il mène aussi de pair ses difficultés à mettre le criminel en prison et son impuissance à déclarer sa flamme à la belle Irène qui dirige son service.

Cette association du public et du privé n’est pas sans arrière-pensées. 1974, l’année du crime, est aussi l’année de la mort du général Peron, qui dirigeait le pays, et de l’accession au pouvoir de son épouse Isabel, qui sera renversée, en 1982, par une junte militaire. Au-delà du suspense romanesque mené avec brio, il faut lire Dans ses yeux comme une analyse des dénis de justice entretenus sous la dictature, du cynisme dans lequel vécurent certains durant vingt-cinq ans, de la démission ou la tentation de se faire justice eux-mêmes qu’adoptèrent d’autres, de l’art du compromis cultivé par des troisièmes, dont Irène est l’emblème, « raide, conservatrice, guindée », devenue procureur du tribunal en sachant fermer les yeux sur ce qui constitue un outrage à la justice.

Idéaliste et légaliste, Esposito se sera battu toute sa vie avec un juge sans scrupule, prompt à humilier des subalternes sans diplômes, prêt à relâcher un condamné à perpétuité pour en faire un indic des citoyens subversifs. Il aura vu son adjoint, brave type, alcoolique mais incorruptible, se faire mitrailler à sa place par une milice. Il n’aura jamais osé passer à l’offensive, ni en menant bataille sur le plan politique ni en jouant sa carte sur le plan amoureux. L’Argentine aurait eu pourtant besoin de son engagement antifasciste, Irène ne demandait qu’à être détournée du plan conformiste auquel elle semblait destinée. — Jean-Luc Douin, Le Monde