Electra Glide In Blue

Electra Glide In Blue (États-Unis, 1973), un film de James William Guercio avec Robert Blake, Billy Green Bush et Mitch Ryan. Durée : 1h54. Reprise France : 29 septembre 2010. Produit par United Artists et distribué par Mission.

Film de motards atypique, absolument mythique pour une poignée de cinéphiles et de cinéastes (dont Vincent Gallo et Gus Van Sant), Electra Glide in Blue était resté jusqu’à présent un secret bien gardé de l’histoire du cinéma américain. Ce long oubli n’étonne qu’à moitié : sorti en 1973, l’unique film de James William Guercio s’affiche comme l’antithèse d’Easy Rider – de quatre ans son aîné – en endossant un uniforme beaucoup moins aimable et dans le vent que le road-movie devenu culte.

En effet, les motards auxquels le film s’intéresse sont d’une espèce peu en vogue au sortir de la guerre du Vietnam puisqu’il s’agit de flics, représentants d’un ordre alors sacrément contesté, et connus pour leur violence envers les hippies. Policiers de la brigade routière, Johnny Wintergreen et Zipper s’ennuient ferme sur une route déserte de l’Arizona où ils guettent les chevelus en infraction (ils s’entraînent au tir en visant un poster de Dennis Hopper et Peter Fonda chevauchant leurs motos). Mais l’habit ne fait pas le moine, l’esprit de la contreculture n’est pas aussi loin qu’il en a l’air, sauf pour les bigleux qui, lors de la présentation du film au Festival de Cannes, virent dans Electra un film fasciste.

Certes, on bascule ici du côté de l’Amérique réactionnaire, mais ce n’est pas vraiment pour en redorer le blason. Du plus bas au plus haut gradé, il n’y a pas un policier pour racheter les autres en matière de corruption, de brutalité et de crétinerie, si ce n’est le petit (mais) costaud Wintergreen – Robert Blake, l’homme en noir de Lost Highway de Lynch – qui fait deux têtes de moins que ses collègues, mais les dépasse largement par sa droiture morale et son endurance sexuelle.

Face à cet accueil à côté de la plaque, Guercio, dépité, coupera court à sa carrière de cinéaste à peine commencée et très prometteuse. Rien ne prédestinait ce compositeur et producteur de musique, manager du groupe de rock Chicago, à passer un jour derrière la caméra, si ce n’est peut-être un certain héritage familial. Ce fils et petit-fils de projectionniste passa une bonne partie de son enfance dans une salle de cinéma dont l’exploitant vénérait John Ford. Ce passé cinéphile le rattrape donc, par hasard, lorsqu’il se voit proposer par le directeur de la United Artists, David Picker, la réalisation d’Electra Glide in Blue, inspiré d’un fait divers (le meurtre d’un policier), pour un budget modeste d’un million de dollars. Bien plus minimal encore est son cachet de réalisateur puisqu’il n’en conserve qu’un dollar, reversant tout le reste au renommé chef opérateur Conrad Hall (Butch Cassidy et le Kid, De sang-froid, Fat City…) pour le convaincre de participer au projet.

Le contrat signé, la partie n’est pas pour autant gagnée entre les deux hommes, dont les goûts divergent en matière d’éclairage. Un deal est néanmoins conclu : Hall accepte d’éclairer les extérieurs comme Guercio l’entend, à la manière de La Prisonnière du désert (lumière éclatante, ciel d’un bleu pétaradant), à condition qu’il puisse éclairer les intérieurs comme il le souhaite, façon Nouvel Hollywood (image sombre et mal léchée). — Amélie Dubois, Les Inrocks