Fanny et Alexandre

Fanny och Alexander (Suède, 1983), un film de Ingmar Bergman avec Pernilla Allwin, Bertil Guve, Pernilla August. Durée : 5h20. Produit par Cinematograph AB et distribué par Gaumont.

Fanny et Alexandre fut d’abord un roman, écrit par un Bergman sur son île de Farö et qu’il décide d’adapter. C’est une vaste fresque, sorte de réconciliation paradoxale de l’artiste avec sa vie d’homme depuis son enfance (Bergman laisse les premiers rôles à des enfants, personnages jusque-là absents de son œuvre) jusqu’à la mort qu’il entrevoit. Il déclare en effet “Il y a beaucoup de moi dans le pasteur, plus que dans Alexandre : il est hanté par mes propres démons”. Les thèmes qui ont jalonné toute son œuvre restent prégnants : la mort, le rapport conflictuel au père, l’art, le couple, Dieu. Mais la famille est comme lieu générateur de l’imagination enfantine dans sa douceur fœtal comme dans ses terreurs les plus noires.

Dès le prologue, Alexandre seul dans le grand appartement, avait vu les statues bouger menaçantes et prometteuses. Affairé avec les petits personnages du théâtre en carton, il s’était mis sous la protection de l’imagination. Chez Isak Jacobi, Alexandre est d’abord touché par le fantôme de son père puis par Ismaël qui l’envoûte et réalise son fantasme d’une mort épouvantable de l’évêque. Alexandre est un rêveur, capable de voir bouger les statues, de fantasmer la mort avec sa faux, d’accueillir le fantôme de son père. Il est aussi un enfant nerveux, à la réaction instinctive, immaitrisée, violente. Alexandre porte un prénom de général mais ne voit ni grève, ni révolution. Alexandre ne communique pas avec l’Histoire mais dans son univers intime, ombreux et fœtal, avec les images. C’est un monde à part, qui existe hors de lui mais pour lui s’il le veut (le miracle du coffre de Jacobi). On y trouve pêle-mêle les fantômes, les hallucinations, les tableaux, les image de lanterne magique et bien entendu les images de l’imagination et de l’émotion. Bergman convoque le peintre Carl Larsson, August Strindberg (Le Songe), William Shakespeare (Hamlet), mais aussi le théâtre et la littérature scandinave (Henrik Ibsen, Selma Lagerlöf).

Pour une fois, le film est ainsi vu du côté des hommes. Le personnage de Fanny, s’il vient en premier dans le titre, n’est guère traité. Elle seconde son frère. Émilie, la mère d’Alexandre trahit son fils parce qu’elle ne peut résister au charme de l’évêque. Alma, la femme de l’industriel don juan, est une épouse trompée et généreuse, pittoresque et sympathique mais sans profondeur. De même Lydia, l’épouse allemande qui n’arrive jamais à parler le suédois, n’a pour registre qu’un pathos un peu ridicule.

Alexandre est bien davantage confronté à la figure du père. Oscar est un doux un rêveur et un imaginatif comme lui (l’histoire de la chaise de l’impératrice de Chine) mais hélas un impuissant. La grand-mère Héléna le remarque : Gustav-Adolf est un monstre de puissance sexuelle mais son frère n’a rien reçu en partage de ce côté là. L’évêque est lui investit de toute la puissance symbolique à laquelle Alexandre cherche à se soustraire. L’évêque qui vit avec sa mère et sa sœur, l’évêque tombeur de femmes à l’élégance et au charme bourgeois et luthérien menace Alexandre moins par ses punitions sadiques infligées au nom de l’amour et sa sale manie de tapoter violemment la nuque en signe d’affection que par leurs conséquence qui vont, au contraire de son souhait, pousser Alexandre à la terrible régression dans l’imaginaire dont lui l’évêque sera l’ultime victime. — Ciné Club de Caen