Grass

Grass (Corée, 2018), un film de Hong Sang-Soo avec Kim Min-Hee, Jeong Jin-yeong et Kim Saebyuk. Durée : 1h06. Sortie France : 19 décembre 2018. Produit par Jeonwonsa et distribué par Les Acacias.

Bon texte sur le film dans Débordements :

La mise en scène de Grass peut se résumer ainsi : production de liaisons et de déliaisons entre des personnages qui n’ont en commun qu’un lieu – d’où, tout de même, l’importance d’une séparation entre l’intérieur du café et sa devanture. Et, conséquence de tout cela, Grass relève avant tout d’une composition de personnages (et non pas de blocs d’espace temps, comme c’est le cas dans d’autres films), donc d’une circulation de relations, d’histoires et de sentiments, cela autour d’Areum.

Le contenu des discussions qui parviennent à la jeune femme n’est évidemment pas indifférent : la consistance vient aussi de là. Trois échanges ont pour toile de fond la disparition d’un être cher, soit qu’une connaissance commune aux personnages se soit suicidée, soit qu’un personnage confie avoir lui-même tenté de mettre fin à ses jours. Et dans deux cas la perte, irréparable, engendre culpabilité et accusations, que l’on rejette la faute sur l’autre ou qu’on la prenne sur soi. D’autres personnages expriment un besoin de se reposer sur l’autre : c’est le cas du vieil acteur qui, démuni après sa tentative de suicide et sa rupture avec une troupe de théâtre, souhaite être hébergé chez son amie, mais aussi de celui qui désire collaborer avec son amie écrivaine sur l’écriture d’un scénario. Or, ces demandes d’aide et de proximité rencontrent toutes deux un refus, moins dû à de la méchanceté ou à une mauvaise volonté que relatif à une forme irréductible d’impossibilité. De la même manière, le duo de jeunes gens qui, après s’être affronté et éloigné, se retrouve et se rapproche subitement, ne pourra pas concrétiser le désir spontané de passer la nuit ensemble.

[…] Alors que son frère est du côté du lien et de la continuité, Areum est du côté de la discontinuité et de la solitude. Et à travers le refus de l’écrivaine de collaborer à l’écriture d’un scénario («  il est difficile d’accorder ses pensées », dit-elle) comme à travers la méfiance d’Areum envers l’engagement dans le mariage, il est ici question d’une même difficulté à se lier aux autres. Areum oriente le récit puisque c’est à partir de sa propre position face à l’existence qu’elle réfléchit les scènes dont elle est le témoin, la façon dont celles-ci achoppent sur une forme d’impossibilité venant en partie confirmer ce qu’elle semble savoir des difficultés inhérentes aux relations humaines. Ses interventions en off l’inscrivent à l’intérieur de la filmographie d’Hong Sang-soo dans une série de plus en plus longue de personnages dotés d’une sensibilité et d’une conscience particulières (avant elle : Haewon, Sunhi, l’autre Areum du Jour d’après, et dernièrement Younghee dans Seule sur la plage la nuit), loin des profils instables ou des thèmes sentimentaux vaporeux que l’on associe parfois au cinéaste.
De sa table, Areum indique le caractère illusoire de la quête de sens de certains personnages, elle se questionne sur la sincérité des relations et, lorsque les jeunes gens semblent la refouler, rappelle la seule certitude qui soit, celle d’une mort à venir. Absence de sens, de vérité et de durée : on retrouve bien ici le fond sur lequel se bâtissent les fictions du cinéaste et ce qui, pour ce personnage, légitime d’avoir le café solitaire. Or, déliaison et liaison ne vont pas l’une sans l’autre chez Hong Sang-soo, et les personnages font toujours face à deux motifs de souffrance complémentaires : ne pas pouvoir s’unir et ne pas pouvoir vivre seuls. N’échappant pas à cette règle, Areum est un personnage en tension, dont les interventions ou les quelques déambulations expriment aussi un irrémédiable attrait pour ces relations dont elle perçoit autant les failles sans fond que les inépuisables richesses. Qu’est-ce qui, après avoir quitté son frère et sa copine, conduit Areum à faire demi-tour et à revenir au café ? Une simple chanson d’amour aux paroles romantiques (« Comme d’habitude, on se promène ensemble, mes pas accordés aux tiens, ma main dans ta main… »).

[…] L’usage de la musique présente au moins deux caractéristiques capitales, qui renvoient toutes deux à une forme d’autonomie. Tout d’abord, Hong Sang-soo tend à faire coïncider la durée des morceaux avec la durée des conversations : ce découpage musical vient renforcer une impression de discontinuité, l’impression que le film procède par assemblage de blocs séquentiels. Ensuite, la musique choisie semble n’avoir aucune signification symbolique : elle ne vient pas « commenter » ou souligner les échanges, mais elle s’y superpose. La plupart des musiques sont des morceaux classiques de compositeurs célèbres, et le pathétique ou l’épique de Wagner n’interviennent pas pour appuyer un affect exprimé au fil de la conversation, mais ils s’ajoutent plutôt comme un couche supplémentaire, au risque parfois de sérieuses dissonances (par exemple quand un cancan d’Offenbach surgit au moment où l’acteur voulant écrire un scénario, touché par la situation de l’acteur plus âgé, lui propose de dormir quelques temps dans son bureau). On peut trouver quelque chose de paradoxal à cet usage de la musique, qui tend à accoler morceaux et conversations au niveau de la durée tout en les décollant au niveau de l’expression.

Mais l’important n’est pas que la tonalité affective de la musique corresponde à la tonalité affective des discussions, c’est que les affects et rythmes de la musique et les affects et rythmes des discussions soient réunis dans un même bloc de présent, de manière à ce que s’établisse pour le spectateur une correspondance ou une forme de contamination perceptive entre musique et parole. Que l’on sente bien que, même si cela n’a rien à voir du point de vue du « contenu » exprimé, cela a à voir du point de vue de la forme d’expression. La musique ne vient pas souligner l’émotion qui se dégage des conversation car elle doit plutôt permettre de considérer les échanges et le film dans son ensemble comme une autre musique, comme des compositions musicales ayant leur propre autonomie. Hong Sang-soo cherche d’ailleurs tellement peu un rapport d’adéquation entre affect musical et affect « joué » qu’il répète à des moments différents le prélude de Lohengrin de Wagner. Il suffit qu’un rapport temporel se noue, et qu’à l’écoulement d’une partition musicale s’associe l’écoulement d’une partition faite de mots et de gestes, mais aussi de mouvements de caméras, de panoramiques et de zooms venant ici ménager une pause, là accentuer une réaction, chaque partition suivant son propre rythme et ses propres passages d’un affect à un autre.

Romain Lefebvre, Débordements