La Chamade

La Chamade (France, 1968), un film d’Alain Cavalier avec Catherine Deneuve, Michel Piccoli et Roger van Hool. Durée : 1h43. Sortie France : 24 avril 2003. Produit par Les Films Ariane et distribué par United Artists.

Bien sûr, la première chose qui nous charme c’est la présence de Catherine Deneuve, absolument délicieuse dans son rôle de petite bourgeoise sûre de sa beauté et de son charme qui papillonne dans un monde tout de futilité. Cavalier réalise de très belles images de son visage, de la lumière qui caresse ses cheveux blonds, jouant sur l’artifice du cinéma et sur les éclairages précieux de Pierre Lhomme pour rendre l’actrice encore plus divine qu’à l’accoutumée. On se régale de sa grâce, de ses poses, et à ses côtés on se laisse porter par la frivolité de l’ensemble, par la petite musique tendrement ironique et légère du film. […] On sent que le cinéaste, même s’il n’est pas totalement concerné par ce thème et va même en glisser la critique dans le film, est tout de même pris par l’ambiance raffinée et toute en élégance qu’il installe : les décors luxueux, le charme des acteurs (dont sa compagne Irène Tunc), la grâce de Catherine Deneuve… Cavalier est très sensible à la beauté et il trouvera dans ses films plus tardifs d’autres façons plus subtiles de la capter, et surtout il s’attachera à des beautés bien moins artificielles que celles dont il s’enivre ici.

[…] L’aspect le plus intéressant du film est celui où Cavalier s’attache à l’impossible amour de Lucile et Antoine. Où comment d’une séquence elliptique montrant Lucile et Antoine pris par le tourbillon d’un été où tout semble possible, on en vient à un quotidien où il n’y a plus que des non-dits et des rancœurs. La façon dont le cinéaste montre dans ce laps de temps leur complicité s’étioler, leur amour s’évanouir, concentre habilement les enjeux sous-jacents de son film et n’est pas sans être pour lui une manière d’évoquer sa propre relation difficile avec Irène Tunc.

Lucile croit en l’amour, moins au partage. Elle est persuadée que si Antoine l’aime, alors il devrait l’accepter telle qu’elle est : insouciante et libre. Elle essaye un temps de se “sacrifier” – aller s’enterrer dans les archives d’un journal pour gagner sa vie, prendre le bus – pour plaire à Antoine mais très vite se convainc qu’elle n’a pas besoin de faire semblant pour que le jeune homme l’aime. La façon dont Charles la dorlotait a agi sur elle comme un élixir : habituée à être aimée pour sa légèreté, elle ne peut voir que s’il n’y a pas dans l’amour un pas vers l’autre, alors il n’y a que de l’idolâtrie. Lucile a en fait une vision toute théorique de l’amour et elle n’arrive pas à éprouver de réelle passion. Elle sent un profond vide sous elle et son histoire avec Antoine est une tentative – vouée à l’échec – de vivre un amour véritable. Le film devient alors assez triste, mélancolique, la solitude étant l’état où semble condamnée à vivre Lucile. Sa vie n’est fondée que sur les apparences et, en contrecoup, les relations qu’elle peut entretenir avec autrui ne sont qu’illusions. Rien de vrai ne peut advenir et elle est comme un mannequin en papier glacé sur la couverture d’un magazine de luxe : belle à mourir, irréelle, intouchable. C’est ainsi d’ailleurs que la considère Charles : comme un bibelot luxueux qu’il ose à peine toucher. Michel Piccoli se révèle d’ailleurs très à l’aise dans le rôle de cet homme qui, sans toutefois tomber dans l’obsession, enferme à force d’attention et de respect l’objet de sa passion dans une vitrine.

[…] Le cinéaste enchaîne avec une autre séquence où Charles et Lucile rentrent en voiture et qui montre combien ses personnages sont prisonniers des apparences. On entend leurs pensées, leur trouble, leurs doutes, mais dès qu’ils prennent la parole c’est pour dire tout autre chose, pour cacher leurs émotions, pour taire leur vérité. On doit un autre très beau passage du film à Irène Tunc, une scène dialoguée qu’elle écrit et où l’on devine qu’elle parle de son couple, véritable trouée dans le récit, insert de réel dans la fiction qui annonce un peu ce vers quoi va tendre le cinéma de Cavalier. Il y a également d’autres images de son œuvre à venir et qui sont ces plans où il s’attarde sur les mains, sur des gestes. Ainsi, les seuls moments vrais entre Lucile et Antoine passent par leurs corps et non par des paroles forcément fausses et, déjà, Cavalier excelle à les mettre en scène. — DVD Classik, Olivier Bitoun