La Vie de Jésus

La Vie de Jésus (France, 1997), un film de Bruno Dumont avec David Douche, Marjorie Cottreel et Kader Chaatouf. Durée : 1h36. Sortie France : 4 juin 1997. Produit par 3B Productions et distribué par Tadrart Films.

Dès son premier film, Bruno Dumont était déjà le mystique radical qu’on connaît aujourd’hui en version ++. Je me souviens avoir été très impressionné à la sortie de La Vie de Jésus ; à la revoyure aujourd’hui, le film n’a rien perdu de sa fulgurance, de ses mystères, de ses impolitesses, à moins de le comparer aux oeuvres plus récentes du gars, encore plus tranchantes. Comme à son habitude, Dumont nous présente un de ces personnages borderline, mutiques et monstrueux dont il a le secret : ici, c’est Fredy, jeune gars du Nord qui traîne son ennui mortel de petite ville minière en compagnie de sa bande de copains acnéiques et motorisés. Brut de décoffrage, Fredy nous est présenté à travers son morne quotidien, copine aimante mais triste, concerts de fanfare minables, escapades dans la plate campagne à fond de train sur des mobylettes trafiquées, attentes végétatives dans le bistrot maternel fréquenté par un unique client… et crises d’épilepsie qui en font un personnage dostoievskien d’entrée de jeu, et font brusquement entrer le film dans le mysticisme, l’illumination quasi-christique. De L’Idiot, on va vite passer à Crime et Châtiment, puisque le quotidien de notre gars va être dérangé par l’arrivée d’un Maghrébin qui drague sa meuf, et Fredy n’est pas du genre à accepter qu’on mette en danger sa virilité et sa triviale existence de paumé. La tension monte, la violence sous-jacente, et nous on est happé par la mécanique strictement implacable de la mise en scène, qui, par simple accumulation de “tranches de non-vie”, nous montre comment on en arrive au crime.

Le crime aura bien lieu, mais surtout, et c’est bien là une des grandes insolences du film, la rédemption, in extremis. On ne sait si le titre du film fait référence à l’Arabe, partisan de l’amour et d’une certaine utopie des rapports humains, et qui finira sa vie en véritable martyr mort pour racheter les péchés de la bande de potes, ou à Fredy, qui dans un ultime plan sublime, transforme sa monstruosité en illumination, allongé dans les herbes hautes et frappé par un soleil divin. Dumont réussit le pari très ardu de nous faire aimer ce personnage de freak, dont on ne connaît rien à part les faits et gestes les plus banals. Il y réussit par la seule force de son regard, à la fois tendre et honnête, et par ce sens incroyable du cadre : quand il cadre Fredy jouant du tambour en plan serré, le haut du corps de l’acteur semble pris d’un mouvement hyper rapide, qui rappelle ses crises mais le rend aussi comme prisonnier d’un corps trop balourd. — Shangols

La vie de Jésus est l’archétype du premier film qui contient en germe toutes les obsessions de son réalisateur et qui éclaire très bien ses films suivants. Quand il le réalise, Dumont vient de quitter l’enseignement et sort de quinze ans de réalisation de films institutionnels et de publicités, il a envie d’en découdre avec sa culture du livre et de filmer la misère, la souffrance puis la rédemption, en se plaçant au plus près des gens du Nord, sans compassion mais sans excuses. L’article que Libé consacre au film à l’époque est intéressant à relire car il montre rétrospectivement à quel point Dumont s’est affirmé comme cinéaste en un film et a su depuis tenir sa ligne :

Bruno Dumont est né sur les lieux de son tournage, à Bailleul (rangées de briques rouges sans joie, vies au ras d’une campagne suintant l’ennui et la solitude), dans une famille bourgeoise: père obstétricien, mère au foyer, quatre garçons dont l’éducation est confiée aux Salésiens. Enfance catholique, « ni heureuse ni malheureuse », d’un élève médiocre. Premier indice: « Je n’aime pas mon milieu. Devenir bourgeois, passe encore. Mais naître dedans, ça empêche toute conquête. J’ai toujours été attiré par les gens simples ou dans la marge. Ce n’est que dans ces rencontres que j’ai connu une acuité de sensations. Sinon, je ne sentais rien, je n’étais au milieu de rien. » Impossible, donc, d’approcher Bruno Dumont autrement qu’à travers Freddy, sa créature damnée des plaines chômeuses du Nord, boule d’angoisse épileptique et fruste qui va tuer Karem parce qu’il lui a piqué sa petite amie et qu’il est arabe. Histoire qui n’a de sens pour Dumont qu’au regard des dernières secondes du film, celles-là mêmes où se condensent toute la réflexion de l’auteur: allongé dans un champ, Freddy prend conscience de son acte et « s’élève ». Rédemption finale qui a troublé plus d’un spectateur.

Mais que s’est-il passé d’un peu personnel avant? D’abord, il échoue à l’Idhec. Comme il avait « probablement du malheur existentiel » à revendre, études de philo pour creuser l’histoire des religions, musulmane, notamment, et l’esthétique du cinéma, qui lui inspire un mémoire intitulé Philosophie et esthétisme du cinéma souterrain, catégorie de son cru censée prendre la relève du « naturalisme, réalisme, surréalisme ». Puis il commence à enseigner en terminale, à des « petits bourgeois de Roubaix ou de Lille qui l’emmerdaient ». Il insiste pourtant, mais avec des adolescents de filières techniques bourrés de problèmes, avec qui « la relation était plus juste ». Parallèlement, comme on jette une bouteille à la mer, il met une annonce pour travailler « dans la communication » et se retrouve, dans les années 80, concepteur d’émissions pour une boîte de production qui tente de monter un projet de télé privée. Nouvel échec, mais il a mis le pied à l’étrier et réalise un film de commande vantant l’efficacité d’un système de sécurité bancaire. Suivront des caravanes, des catalogues de la Redoute, des machines-outils, un purgatoire étalé sur quinze ans qui ne l’a dégoûté de rien. Il est même assez fier d’avoir mis « un peu de beauté dans le monde industriel ». Ces année de fignolage expliquent l’exceptionnelle maîtrise plastique de la Vie de Jésus, que l’on observe rarement à ce degré d’épanouissement dans un premier film.

Mais cette agilité formelle, Bruno Dumont la rejette aujourd’hui, comme tout le reste, conscient peut-être qu’elle lui sert encore trop de bouclier ou de masque. Son antienne fiévreuse, son viatique tient en peu de mots: « J’ai tout rendu »: « Ma culture livresque, la philo ne m’ont conduit à rien. Je me suis débarrassé de tout ça, je souhaite tout recommencer de zéro. » Il affiche de fait un anti-intellectualisme féroce que l’intelligence du visage, la clarté réfléchissante d’un regard bleu ciel démentent paisiblement à chaque instant. Quand même, aucune curiosité pour les films des autres? Non, ne va pas au cinéma. Ne lit plus non plus, ou si peu. De ce grand ménage aux relents de terre brûlée, que reste-t-il? Jésus, pardi, cet inconnu, ou plutôt « les représentations du Christ dans l’histoire de l’art », du roi drapé d’or byzantin à l’homme du peuple de Bruegel. Chassez la culture. « Son corps dans la peinture, la contorsion, la souffrance, c’est ça qui m’émeut. Dans ma tête, le torse de Freddy, c’est ça. C’est la représentation de l’homme, de sa misère, de son espoir. »

Il finit donc par écrire un scénario sur la vie du crucifié, qu’il cherche à transposer dans le monde moderne. Il s’aperçoit vite que c’est « très sot », mais de Jésus garde précieusement « la croyance frénétique en l’homme ». Et le titre, parce qu’il lui permet de mesurer le chemin parcouru jusqu’à Freddy, « ce héros raciste qui ne peut s’éveiller que par le mal, car ce qui est intéressant dans l’amour, c’est l’éveil, comment on y accède; eh oui, là ça passe par un meurtre terrible ». Les bien-pensants « l’insupportent encore plus que les fachos», ceux-là, au moins, il peut essayer de les réveiller, « en les aimant d’abord ». Sa sincérité ne fait pas un pli: l’instit raté (« les sermons ne servent à rien ») se double d’un athée très curé (« il ne faut pas désespérer d’eux »).

Poussé par sa fascination pour les « seuls gens vrais, ceux du plus bas », il déniche ses non-comédiens dans le fichier emploi de la mairie de Bailleul et les filme jusqu’au vertige, en bougeant le moins possible. Pour « pénétrer les corps », qui sont pour lui le secret absolu, la seule mystique qu’il revendique. A ce propos, n’a-t-il pas triché, relativement à la forte impression de réalisme qui se dégage du film, en faisant appel à des acteurs porno pour les scènes de cul ? Là, il s’énerve: « Je ne suis pas un cinéaste documentariste. Tout est faux dans le film; je m’en cogne, de Bailleul. La réalité n’a rien à nous apprendre, c’est la vérité de l’homme qui m’importe. Les vrais Souliers de Van Gogh, ce sont ces souliers peints, le regard et l’attachement qu’il a pour eux » Obsédé par « le dépouillement et l’épure », Bruno Dumont ne peut s’empêcher, à intervalles réguliers, de se torturer pour la génération « insensible » qui arrive. L’enseignant et l’artiste se défient constamment. Entre les deux, un homme en route vers la simplicité. D’ailleurs, il voyage sans aucun bagage. — Isabelle Potel, Libération