L’Argent

L’Argent (France, 1982), un film de Robert Bresson avec Christian Patey, Vincent Risterucci et Sylvie Van Den Elsen. Durée : 1h25. Sortie France : 18 mai 1983. Produit par Marion’s Films et distribué par Mk2.

Film vraiment dur et sec, au discours moraliste et pessimiste, mais qui pourtant dans sa mise en scène a une simplicité très forte qui compense cette dureté. Les dialogues et les gestes sont au cordeau, Bresson est sans égal quand il s’agit de ne filmer que l’essentiel, de ramener les actions à leur expression visuelle la plus pure.

Yvon était un pur, refusant de ramper comme un chien devant son patron, insensible aux trafics de la prison. Excédé par une contamination du mal qu’il ne maîtrise pas, il se saisit d’une écumoire comme il se saisira de la hache. Le directeur de la prison est tristement prophétique lorsqu’il déclare : ” Celui qui n’a tué personne est souvent plus dangereux que tel autre qui arrive chez nous après dix meurtres “. Yvon ira donc jusqu’au bout de sa révolte et assassinera sans trouver la grâce. Le film se clôt par un plan des clients de l’auberge où Yvon vient de se livrer aux gendarmes. Ceux-ci ont ouvert la porte et emmenant Yvon menotté. Les clients ne semblent pourtant pas leur prêter attention. Ils attendent celui qui ressemblerait à un monstre. Ils fixent la porte dans cette attente du monstre meurtrier : il ne viendra pas. Le monstre sommeille en chacun de nous lorsque l’argent l’a corrompu et personne ne le reconnaît.

Dans ce monde corrompu, seuls les êtres veules s’accommodent des trafics en tous genres, ouvrant la porte à ceux qu’ils viennent de voler (Lucien au client) ou dont ils ont reçu de l’argent pour leur mauvaise action (la photographe à la mère de Norbert). Le mal semble passer par les portes. Bresson reprend les principes des films d’horreur où on ne filme pas les visages pour suggérer le parcours d’un mal, invisible aux humains.

Dans ce monde corrompu , les plans de nature ménagent une pause. Avant le meurtre de la famille, Yvon est désespéré par la contamination du mal qui a réduit la veille femme à la servitude volontaire auprès d’une belle-famille qui l’exploite et d’un père alcoolique. La discussion près du lavoir et les noisettes délicatement cueillies et offertes sont l’un des rares moments de répit de ce film empli d’une froide colère. — Jean-Luc Lacuve, Ciné Club de Caen