Le Combat dans l’île

Le Combat dans l’île (France, 1961), un film d’Alain Cavalier avec Jean-Louis Trintignant, Romy Schneider et Henri Serre. Durée : 1h45. Produit par Nouvelles Éditions de Films.

Coécrit avec Jean-Paul Rappeneau, Le Combat dans l’île présente une intrigue aussi habilement menée qu’alambiquée. Elle tend certes vers un arc narratif qui n’a rien d’original : deux hommes, amis d’enfance, aiment la même femme ; l’un d’eux doit disparaître, ce qui nous amène à cette belle séquence finale de duel sur la fameuse île. C’est tout à fait ça, mais ce serait bien peu faire honneur aux thèmes déployés dans ce métrage. On est d’abord en présence de Clément et d’Anne (Romy Schneider, dans un de ses très beaux rôles), un couple élégant vivant dans l’aisance, le premier étant le fils d’un très riche industriel. Mais très vite, on est plongé au cœur d’une relation dysfonctionnelle. La légèreté insouciante d’Anne est douchée par les violentes crises de jalousie de Clément, particulièrement dur et agressif, pour lequel Jean-Louis Trintignant livre une composition tout à fait sidérante. Ce dernier fréquente Serge (Pierre Asso, avec un air de Méphistophélès cadavérique qui fait grand effet), qu’elle n’aime guère. L’inquiétant personnage est le chef d’une cellule fascisante se donnant pour but de régénérer le pouvoir et l’Occident. On est en 1961, difficile d’y voir autre chose que l’évocation d’une cellule de l’OAS (Organisation Armée Secrète), maniant aussi bien discours idéologiquement extrémistes qu’armes de guerre dans leur camp d’entraînement déguisé en société de chasse.

Les deux complices fomentent un attentat au bazooka contre un député de gauche. La mèche fut vendue à ce dernier (la cible était en fait un mannequin disposé à cet effet) qui en réchappe ainsi. Clément ne tarde pas à découvrir qu’il a été trahi par Serge lui-même. Le couple part se mettre au vert chez un vieil ami de celui qui est devenu ennemi public n°1 : Paul (Henri Serre), imprimeur humaniste menant à la campagne une vie tranquille, dans une sorte de retraite, loin des turbulences du monde. Découvrant la raison de leur venue, Clément est fichu à la porte. Il part accomplir sa vengeance à travers le monde, sur les traces du traître. D’abord désespérée, Anne reprend goût à la vie, notamment dans les bras de Paul, amant doux et bienveillant. Sous son impulsion, elle reprend le chemin des planches, plus globalement retrouve un bonheur simple mis en parenthèse par sa relation ombrageuse avec l’austère Clément. Une fois la besogne de ce dernier effectuée, la mauvaise surprise l’attend à son retour…

[…] Passé par l’IDHEC avant de devenir assistant de Louis Malle (pour Ascenseur pour l’échafaud et Les Amants), tous deux sortis en 1958, Alain Cavalier réalise son premier court-métrage cette même année (L’Américain). C’est-à-dire globalement l’itinéraire des « professionnels de la profession ». Il n’est donc pas identifiable comme un authentique rejeton de la génération des Cahiers qui passe alors à la réalisation. S’il n’était pas cul-et-chemise avec Rivette, Truffaut, Rohmer et consorts, on sait qu’il fréquenta le milieu cinéphile, notamment l’une des virées sauvages dont la bande avait le secret, pour se rendre à Arles où Jean Renoir, en 1956, monte un Jules César pour le théâtre. Le témoignage de Jean-Claude Brialy est mentionné par Antoine de Baecque dans sa récente biographie de Jean-Luc Godard : « On s’est entassé dans une vieille voiture américaine, une Oldsmobile noire aux coussins défoncés. Nous étions huit là-dedans, direction le sud. Les autres jeunes gens s’appelaient Rivette, Godard, Chabrol, Cavalier et sa femme, Denise de Casabianca. Charles Bitsch conduisait. » Il s’agirait ainsi plutôt d’un entre-deux, pas complètement dedans, mais assez proche pour partager ce type de moment fraternel.

Son apparentement avec Louis Malle, très perceptible dans la très belle et rigoureuse facture du Combat dans l’île, poursuit cette même idée. Ce réalisateur fut perçu par les Jeunes Turcs de la critique comme une alternative au cinéma de qualité. Les Amants a ainsi été défendu par Jacques Doniol-Valcroze dans France-Observateur et par Éric Rohmer dans Arts, autre bastion, moins confidentiel, du groupe des Cahiers : « Les Amants est un film très important. Il marque, non l’entrée en lice, mais la prise de pouvoir d’une nouvelle génération dans un cinéma français qui semblait, depuis la guerre, le champ clos des plus de quarante, puis de cinquante ans. À Venise, public et jury ne se sont pas trompés. Ils ont préféré la jeunesse de Louis Malle à la maturité d’Autant-Lara. » En définitive, si Alain Cavalier ne fait pas partie du premier cercle des trublions des Cahiers puis de la Nouvelle Vague, il en est un cousin, un proche, un ami, parfois même apparenté à la mouvance. On sait que le réalisateur fut nourri des mêmes influences, notamment le cinéma américain des années 1940 et 1950. Dans Le Combat dans l’île, le noir et blanc photographié par Pierre Lhomme (qui collaborera ensuite avec Chris Marker, Jean-Pierre Melville ou encore Robert Bresson) en semble un prolongement. L’image est souvent travaillée, avec beaucoup de rigueur, par de multiples et splendides nuances de gris ; on pense au Fritz Lang américain, à Robert Siodmak, entre autres. Le film s’attache aux corps dans l’espace, aux entrées et sorties du champ, avec une attention particulière pour les visages que Cavalier aime mettre en présence dans le cadre, parfois nimbés par des lumières très élaborées, avec une attention particulière pour le faciès de Romy Schneider. — Arnaud Hée, Critikat