Le livre d’image

Le Livre d’image (France, 2018), un film de Jean-Luc Godard. Durée : 1h34. Produit par Casa Azul Films.

Conçu moins comme un film que comme une installation, avec le son spatialisé en 7.1 (souvent désynchronisé par rapport à l’image) et sa réflexion au long cours sur le montage, Le Livre d’image multiplie les références à foison et donne le tournis. Parfois le propos se perd un peu en cours de route et la voix de Godard en off qui tousse et grommelle, les images compressées et re-compressées (parfois jusqu’à la bouillie de pixels) font un peu bricolage, mais ça fait partie du charme du dispositif.

Le Livre d’image s’inscrit dans la veine « mélangeuse » de l’œuvre godardienne, celle des montages d’emprunts, fabriqués à partir d’extraits d’autres films, d’archives, de reportages télé, de ­fragments textuels ou musicaux. Le tout constituant un maelström dont la beauté réside non seulement dans l’assemblage, mais aussi dans la manière avec ­laquelle il réussit à transfigurer les matériaux de départ. Comportant peu de plans tournés par le cinéaste, ce dernier film se présente un peu comme une extension du court-métrage De ­l’origine du XXIe siècle, réalisé en 2000 pour l’ouverture du ­Festival de Cannes.

Godard orchestre ici une suite en quatre mouvements. Le ­premier, variation sur la notion de remake, constate l’invariable répétition des guerres (qualifiées de « divines ») et des catastrophes au cours de l’histoire, en confrontant les conflits d’antan avec ceux d’aujourd’hui. Intervient ensuite un passage ahurissant sur les trains – de Berlin Express à Shanghai Express – dont les défilements scandés, reflet du procédé cinématographique, évoquent les mouvements conjoints de ­l’histoire et des images.

Puis Godard embraye sur la question du Moyen-Orient et de sa satellisation par le reste du monde, à travers plusieurs passages, lus par lui, du roman Une ­ambition dans le désert (1984), de l’écrivain égyptien francophone Albert Cossery. Enfin, le film se conclut en associant le terme de « révolution » et l’image ­terminale d’une chute.

Le Livre d’image frappe par ses étranges alliages. Bégaiements de l’image et du son, attaques sèches et intempestives, images sales, ­baveuses, démantibulées, fouillées jusque dans la chair du photogramme : chaque archive, chaque fragment est ici investi, non seulement pour ce dont il ­témoigne, mais aussi comme une matière plastique, infiniment malléable (les sources n’y sont pas sacralisées). — Mathieu Macheret, Le Monde