Le Sucre

Le Sucre (France, 1978), un film de Jacques Rouffio avec Jean Carmet, Gérard Depardieu et Michel Piccoli. Durée : 1h40. Sortie France : 15 novembre 1978. Produit et distribué par Gaumont.

Conchon et Rouffio sont deux noms assez indissociables du paysage cinématographique français des années 70. L’écrivain est un peu à Rouffio ce que Prévert était à Carné : non seulement un dialoguiste de talent mais surtout un artiste rare dont le style va transpirer sur la pellicule du cinéaste. Georges Conchon est un homme au parcours étonnant : dans les années 50, il travaille à l’Assemblée, voyage beaucoup, étudie et écrit ses premiers romans. Rapidement remarqué pour son style, il est embauché à la rédaction de France Soir. En 1964, il obtient le Prix Goncourt pour L’Etat Sauvage. Mais Conchon est atypique et refuse de limiter son champ d’action à la littérature. Il s’intéresse au cinéma et passe également le concours de secrétaire des débats au Sénat, une activité qu’il exercera jusqu’à sa retraite en 1980 !

[…] A la fois drôle et féroce, le roman de Georges Conchon est une farce moderne. Habité par des personnages hauts en couleur, des dialogues ciselés et des situations déjantées, il est un matériau idéal pour une adaptation cinématographique. Conchon s’associe donc à son ami, Jacques Rouffio. Le réalisateur réunit une troupe de comédiens “bigger than life” avec Gérard Depardieu, Jean Carmet,  Michel Piccoli, Roger Hanin, Marthe Villalonga ou encore Claude Pieplu. Le tournage démarre le 3 avril 1978 et prend fin près de deux mois plus tard. Sur le plateau, l’ambiance est bon enfant. Rouffio et son équipe assistent à la naissance d’une belle  amitié entre Gérard Depardieu et Jean Carmet. Les deux comédiens s’étaient déjà croisés sur les plateaux du Cri du cormoran, le soir au-dessus des jonques (Michel Audiard, 1970), du Viager et des Gaspards (Pierre Tchernia) et de René La Canne de Francis Girod (d’après un scénario de Jacques Rouffio !). Ici, ils partagent pour la première fois la tête d’affiche et leur complicité explose sous l’œil bienveillant du cinéaste…

Jean Carmet interprète Adrien Courtois, un homme à la fois timide et curieux, un candide plongé dans un monde cruel et complexe. Le comédien apporte toute sa douceur et sa sincérité à ce personnage. Il affectionne alors les rôles de naïfs et joue ici dans le registre de “l‘underacting”, une technique d’interprétation qui nécessite de la précision et une forte immersion dans le rôle.

Dans Le Sucre, il en fait la plus belle des démonstrations grâce à de petits gestes, des mimiques discrètes et son inoubliable regard lunaire. Carmet était un comédien peu sûr de lui. Il gardait toujours de petits papiers dans ses poches avec ses répliques. A peu près tout l’inverse de Gérard Depardieu, qui répétait quelques minutes avant les prises et faisait preuve d’une assurance insolente. Tout en puissance, vitesse et démesure, Depardieu était déjà un acteur hors norme. Avec son jeu si caractéristique, il transforme le personnage de Raoul en tornade. En mouvement perpétuel, il déborde de vie, attire l’attention, dégoûte et fascine à la fois. Dès son apparition à l’écran (dans un restaurant), c’est un déchaînement de vie : on lui court après, on crie son nom, les femmes se languissent à ses pieds. Mais attention, il ne faut pas réduire Depardieu à une énergie purement physique. Chez ce comédien, les dialogues résonnent comme dans un instrument de musique. Et aussi crus soient-ils,  les mots de Conchon y claquent avec une vitalité unique et une certaine forme d’élégance. Tout comme chez Bertrand Blier (qui venait de tourner Préparez vos mouchoirs), Gérard Depardieu est le comédien taillé sur mesure pour exprimer cette gouaille. Avec Jean Carmet, ils forment un couple tout en opposition. Si au début, les ressorts de la comédie se nourrissent de cette différence, par la suite l’amitié et la complémentarité des deux hommes s’imposent. La comédie laisse alors place à une forme de romance mise en scène avec finesse. — François-Olivier Lefèvre, DVD Classik