Le Voyeur

Peeping Tom (États-Unis, 1960), un film de Michael Powell avec Karlheinz Böhm, Moira Shearer et Anna Massey. Durée : 1h41. Reprise France : 23 mai 2018. Produit par Michael Powell et distribué par Les Acacias.

On doit le scénario de Peeping Tom, l’un des films les plus étonnants, improbables et fous de l’histoire du cinéma, à Leo Marks, complet novice dans l’industrie du septième art. Fils du propriétaire de l’une des plus grandes librairies anglaises, Marks devient une figure importante de l’espionnage britannique pendant la Seconde Guerre mondiale. Expert en cryptogrammes, il travaille de juin 1942 à la fin de la guerre au SOE (Special Operations Executive). Il révolutionne les techniques de codage, si bien que Churchill considèrera que, grâce à ses trouvailles, la guerre s’est achevée trois mois plus tôt. Marks met entre autre au point une méthode qui transforme les messages codés en petits poèmes. C’est un mathématicien brillant mais aussi un artiste et lorsqu’il compose lui-même ces messages, il s’attache autant à leur valeur littéraire qu’à leur efficacité en terme d’espionnage. Après la guerre, Marks écrit en 1950 et 1951 deux pièces de théâtre puis, après Le Voyeur, il verra deux de ses histoires originales adaptées (The Webster Boy réalisé en 1962 par Don Chaffey et Les Filles du code secret en 1968 par David Greene) et participera à l’écriture d’une petite poignée de films.

Marks écrit Le Voyeur pendant la guerre, sur le peu de temps libre que lui laisse son travail pour les services secrets anglais (il dirige une équipe de 400 personnes, toutes des femmes !). Ce sont ses diverses observations au SOE qui nourrissent peu à peu l’idée d’un film, et c’est en salle de briefing qu’il assemble les pièces disparates qui vont donner naissance à Peeping Tom. Le film part donc de cette expérience pendant la guerre : les codes qui masquent la vérité ; la vérité que l’agent enfouit sous des couches et des couches de leurres, jusqu’à l’idéal qui est l’oubli même qu’il y a secret et code ; la torture qui va chercher à faire ressurgir cette vérité cachée… tout cela s’agglutine autour d’une pensée psychanalytique, autre grande passion de Marks. Ses employées au SOE évoquent la fascination qu’il exerçait sur elles, certaines se demandant même s’il n’utilisait pas une technique d’hypnose. Cette voix, Martin Scorsese – dont on connaît la passion pour le cinéma de Powell – l’utilisera en confiant à Marks le rôle de Satan dans La Dernière tentation du Christ.

Leo Marks n’a pas du tout une approche classique de l’écriture de scénario. Il imagine l’histoire, les dialogues, mais aussi tous les éléments visuels du film, ceux-ci faisant totalement partie de son projet. Alors que tout cela n’existe que dans sa tête, il contacte Michael Powell, le seul selon lui à être en mesure de mettre en scène un tel film. Marks lui raconte son histoire et le traitement visuel trois fois de suite, Powell restant à chaque fois imperturbable, insondable. A la fin de l’entrevue, le cinéaste lui explique qu’il a vu le film, qu’il est enthousiaste, et il lui demande de coucher par écrit tout ce qu’il lui a raconté. Le scénario, qui inclue très précisément tous les éléments visuels imaginés par Marks, sera respecté à la ligne près par Powell.

[…] Car celui qui prend le plus de risque avec ce film insensé, c’est bien Michael Powell, cinéaste reconnu, installé, célébré pour ses œuvres enchanteresses et la finesse de son esprit. Or, avec Le Voyeur, projet radical, dérangeant, obsessionnel et outrancier, il rompt de manière violente avec l’image qu’il a auprès du public et de la critique. Ne serait-ce que pour sa représentation de la sexualité, le film ne pouvait que choquer au moment de sa sortie. C’est la première fois qu’une femme nue apparaît dans un film anglais, mais surtout c’est tout le film qui respire la sexualité. Même s’il n’y a rien d’explicite à l’écran, l’esthétique bariolée du film rappelle les éclairages au néon des quartiers interlopes de Londres et le style des magazines pulp (qui ont franchi l’océan avec les GI venus combattre sur le Vieux Continent) ou porno qui circulaient à l’époque. Powell se moque d’ailleurs de l’hypocrisie de ses contemporains dans une scène très drôle (il ne faut pas oublier l’aspect comique du film) où un client achète des revues X qui sont astucieusement dissimulées par le vendeur dans une enveloppe portant la mention “Educational Books“.

La réception du Voyeur est effectivement d’une incroyable violence, si bien que le film ne sera même pas distribué en Angleterre. Powell, devenu du jour au lendemain persona non grata, voit se fermer les portes des studios et la fin de sa carrière sera très erratique, avec quelques films tournés en Allemagne, en Australie ou pour le compte de la télévision. Le plus indépendant des cinéastes est brisé par ce film, mais jamais il ne regrettera de l’avoir tourné. Powell ne s’est jamais reposé sur ses acquis et il n’a eu de cesse d’explorer de nouveaux territoires, d’expérimenter, de tenter des choses folles, de repousser les limites. Il accepte les cris d’orfraie de la critique car il sait avoir fait un film extrême, mais ce qui le marque profondément c’est que le public n’aura même pas eu l’opportunité de juger son œuvre. En effet, le film est immédiatement retiré de l’affiche après quelques avant-premières. Sa distribution aux Etats-Unis est tout aussi catastrophique, le film n’étant visible que dans une salle bis de New York, qui plus est dans une version tronquée et en noir et blanc ! Au même moment, Psychose triomphe dans les salles.

Tourné un an auparavant, Peeping Tom participe avec l’œuvre matricielle de Hitchcock à imposer le personnage du serial killer dans l’imaginaire du public de cinéma. Les approches des deux cinéastes sont cependant très différentes. Powell nous plonge dans l’univers mental dérangé d’un assassin, nous amène à le comprendre et à éprouver de l’empathie pour lui. Hitchcock invente de son côté une figure terrifiante, un être dont la psychopathie est clairement exposée par un psychiatre dans le film, si bien que c’est une figure de l’autre auquel le spectateur ne peut en aucun cas s’identifier. Mais l’approche innovante des deux films fait que le cinéma voit en l’espace de deux ans son rapport à la violence profondément bouleversé. Pour aller vite, Psychose préfigure le slasher et Carpenter tandis que Le Voyeur annonce esthétiquement le giallo (Bava réalise La Fille qui en savait trop en 1963) ou l’oeuvre d’Argento. Un cinéaste comme Brian De Palma travaille, quant lui, sur la rencontre des univers de ces deux cinéastes. Il est intéressant de noter que le film de Michael Powell annonce également par nombre de ses aspects – sa crudité, sa sexualité, la figure de la spirale, la façon de filmer les bas-fonds londoniens – Frenzy que Hitchcock tournera en 1972. — Olivier Bitoun, DVD Classik