Les lois de l’attraction

The Rules of Attraction (États-Unis, 2002), un film de Roger Avary avec James Van Der Beek, Shannyn Sossamon et Ian Somerhalder. Durée : 1h50. Sortie France : 12 mars 2003. Produit par Lions Gate et distribué par Metropolitan Filmexport.

Au Camden College, l’essentiel de la vie des étudiants ne se déroule pas pendant les cours. Dans cet univers de fêtes et de débauche, Sean Bateman (James Van Der Beek, starifié avec la série US Dawson) n’a pas usurpé sa réputation de tombeur. Une bonne partie des jeunes filles du campus peuvent en témoigner personnellement. Paul Denton (Ian Somerhalder), lui, affiche au grand jour son homosexualité, mais il a bien du mal à se trouver des partenaires. Lauren Hynde (Shannyn Sossamon), pour sa part, est sublime. Elle n’en abuse pas encore, trop occupée à chercher sa place dans ce monde libertaire qui obéit tout entier aux lois de l’attraction. Tous ces étudiants issus d’une jeunesse dorée en mal d’elle-même vaquent d’une dérive à l’autre. Dopés par leur libido ou un rail de coke, chacun s’occupe à passer le temps. Au bout des désillusions les plus féroces, leur existence psychédélique se consume de rage et de désespoir.

«La peur du bonheur semble être le plus grand malheur de l’occident.» Autant les films surestimés par les professionnels de la profession sont légion, autant les films sous-estimés s’avèrent plus rares. Les lois de l’attraction, adaptation du roman de Bret Easton Ellis, appartient à la seconde catégorie, hâtivement estampillé teen movie mode couillon et pourtant mille fois plus substantiel/viscéral/drôle/inventif/émouvant que tous les films ado que nous nous sommes cognés depuis sa sortie il y a quasi-15 ans. Avant Les Lois de l’attraction, le très rare réalisateur Roger Avary avait signé le déglingué Killing Zoe en 1994 avec Jean-Hugues Anglade et Juju Delpy et coscénarisé Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Celui qui était perçu dans les années 90 comme un grand espoir du cinéma US a goûté à la drogue Hollywoodienne, épuisant du temps et de l’énergie à la réalisation de Mr Stitch : le voleur d’âmes (1995). Un film maudit de science-fiction avec l’immense Rutger Hauer qui, marqué par un conflit terrible entre le jeune réal et l’acteur chéri de Verhoeven, reste dans les mémoires de ceux qui avaient travaillé dessus comme une véritable débâcle artistique.

Roger Avary rêvait d’adapter le roman de Bret Easton Ellis paru en 1987 depuis sa parution. Au fil des années, il était parfaitement conscient de l’enjeu qui s’imposait à lui : adapter l’inadaptable (une intrigue lâche, une narration littéraire, une pléthore de personnages, un style unique, un nihilisme dévastateur). Un projet d’autant plus coton que les deux adaptations de Bret Easton Ellis au cinéma n’ont pas donné des résultats probants. D’un côté, Neige sur Beverly Hills en 1987, adaptation oubliable de Moins que zéro; et, de l’autre, American Psycho en 2000, par la réalisatrice Mary Harron (souvenez-vous, Christian Bale et sa tronçonneuse) qui, pour le coup, avait complètement trahi le roman d’origine pour en faire une sorte de parabole anti-mec passée de mode. Mais Avary n’a jamais été du genre à faire les choses à la légère.

Si la relation Roger Avary-Bret Easton Ellis a fonctionné à merveille sur Les lois de l’attraction et a bien failli se reproduire pour une adaptation de Glamorama, c’est en partie parce que les deux artistes ont beaucoup mis d’eux-mêmes, le premier dans la mise en scène, le second dans l’écriture, poursuivant le même flux hypnotique. Sous couvert de parler des golden boys serial killer dans American Psycho, BEE parlait de sa propre solitude à New York au début des années 90. Sous couvert de parler des ados désœuvrés dans Les lois de l’attraction, il expérimentait la technique du monologue intérieur («stream of conciousness» aka «courant de conscience») à l’instar de Joyce et des auteurs de la Beat generation avec des sauts associatifs, et parfois dissociatifs, dans la syntaxe et la ponctuation pouvant rendre le texte difficile à suivre. De la même façon qu’il connaissait un personnage azimuté ayant servi d’inspiration pour le héros vampire incarné par Anglade dans Killing Zoe (un mec drogué et malade avec lequel il passait des nuits parisiennes délirantes), Roger Avary a, lui, puisé dans sa propre expérience estudiantine pour dépeindre les ados zombies des Lois de l’attraction, ces étudiants en «arts libéraux» persuadés d’être des parangons de coolitude, démolis par leur arrogance et leur amertume.

Cela ressemblait à quoi la post-adolescence avant les réseaux sociaux? Cela ressemblait aux Lois de l’attraction avec des étudiants attendant désespérément quelque chose qui ne viendrait jamais. Pas de Skype ni de notifications mais beaucoup d’attentes déçues, de solitude mélancolique et d’ennui fangeux. Que faire lorsqu’on arrive à l’âge adulte et que l’on a le sentiment de ne pas avoir profité de son adolescence? Pourquoi les choses s’accélèrent autour de soi alors qu’intérieurement, c’est du surplace? Pourquoi le playboy et la bombasse de la cour de récré ne répondent pas aux missives secrètes? Roger Avary distingue trois personnages noyés dans une foule d’autres : Sean Bateman, le playboy dealer qui baise avec toutes les filles du campus; Paul Denton, l’étudiant gay qui tombe amoureux de garçons hétéros, n’essuyant que leur mépris pour sa sensibilité; et Lauren Hynde, une jeune fille romantique qui rêve du grand amour et d’être touched for the very first time.

Comme nous, vous savez que Les lois de l’attraction repose sur un gros malentendu. Peut-être est-il sorti en salles aux mauvais endroits et au mauvais moment? Peut-être a-t-il été vendu pour ce qu’il n’était pas (un ersatz de American Pie sexo-scato avec James Van Der Beek)? Peut-être ne caressait-il pas assez cette jeunesse américaine blanche dans le sens du poil? Peut-être insistait-il trop sur ce qui faisait mal : la superficialité des liens, la solitude, le manque, l’aliénation et la déconnexion totale? Non, Les lois de l’attraction n’est pas un film cool. C’est au contraire un film qui, derrière la séduction clinquante de surface, dévoile toute la cruauté inhérente au style Bret Easton Ellis et qui, sous couvert de promettre les sempiternels bons gros gags propres au film de campus, distille une incommensurable mélancolie.

Ne vous fiez pas aux apparences : même lorsque les personnages partent en vrille (la séquence Faye Dunaway au restau, à hurler, ou encore la séquence de danse avec les deux cousins sur Faith de George Michael) et que le réal semble mettre en boîte des séquences appelées à devenir « cultes », aucune euphorie là-dedans, ou alors une euphorie trompeuse. Juste la nécessité de l’excès pour satisfaire un désir hélas éteint. Juste la sensation de se détruire, de se défouler une bonne fois avant de ravaler sa tristesse. Parce qu’on aura beau faire les cons, on n’en restera pas moins éternellement soi-même, avec toutes les prises de tête qui vont avec. De la même façon qu’il confrontait différents points de vue dans le scénario de Pulp Fiction, Roger Avary s’amuse à déconstruire le fond et la forme pour retranscrire au mieux la totale vacuité d’une existence que tous ces personnages pensaient riche. Les différents régimes d’image (split-screen, accélérés, ralentis) ne sont pas des coquilles esthétisantes pour faire à la manière de Brian De Palma. Ils traduisent ici le temps qui passe, lentement ou rapidement. Le trip européen de l’américain glabre qui passe son temps à boire, à baiser et à faire la fête, dure plus de 4 minutes, et il est à la fois rapide et interminable. C’est une manière de suggérer que rien ne se vit réellement. — Romain le Vern, Chaos Reigns