Leto

Leto (Russie, 2018), un film de Kirill Serebrennikov avec Teo Yoo, Irina Starshenbaum et Roman Bilyk. Durée : 2h06. Produit par Hype Films et distribué par Kinovista / Bac Films.

L’URSS sous Leonid Brejnev à l’époque où les rois du monde se nommait Ziggy Stardust ou le Velvet Underground. Le film suit la scène rock bouillonnante à Leningrad sous le faisceau portraitiste de Viktor Tsoï, leader du groupe Kino et mort accidentellement à l’âge de 26 ans (pas 27) d’un accident de voiture.

Si vous cherchez en vain le biopic enrichi et documenté d’une ancienne gloire soviétique underground passez très vite votre chemin. Serebrennikov garde le sort de Viktor Tsoï à distance. L’essentiel n’est pas là. Mais il se sert de l’époque par contre avec passion et une nostalgie non feinte pour ce temps où la musique permettait toutes les audaces et la transgression des interdits les plus menaçants politiquement. Il n’est d’ailleurs pas ironique de penser que le sort actuel du cinéaste bloqué dans son pays sied à merveille la démarche artistique du prestigieux metteur en scène de théâtre et de cinéma.

Deux axes forts, la musique bien sûr, omniprésente et poudrée de références rock et new wave, et une histoire d’amour libre et tricéphale à la manière d’un Jules et Jim revisité. Le tout dans une virtuosité assez rare de la forme de ce que l’on voit à l’écran et quelques scènes qui resteront à coup sûr dans nos mémoires de ce Festival 2018 (la plage, le train).

Ce qui frappe tout de suite dès que le film démarre c’est ce noir et blanc d’une beauté à couper le souffle sanctifiant tous les visages de cette troupe d’acteurs à tomber, menée par trois comédiens aux univers très différents, le coréen Teo Yoo, la comédienne russe Irina Starshenbaum et le chanteur Roman Bilyk dont c’est le premier rôle au cinéma.

Serebrennikov avait adapté sur scène Les Idiots, la version dogma de Lars von Trier, un spectacle présenté au Festival d’Avignon et d’une énergie transcendée. Ce puissant esprit de troupe, on l’avait un peu perdu dans Le Disciple. Il est totalement retrouvé dans Leto. Serebrennikov sait générer autour de lui le meilleur de ses équipes, ça transpire sur l’écran, inventif et provocateur : écritures et dessins rajoutés aux images en post-production, ou apostrophes directes au spectateur à plusieurs reprises comme le ferait un acteur de théâtre à la salle… Du grand cinéma dont on espère au moins un prix de la mise en scène. — Thomas Gastaldi, Wask

Le film n’a pas eu le prix de la mise en scène (il s’est fait coiffer au poteau par le sublime Cold War) et son absence du palmarès n’honore pas le jury.