Mektoub my love

Mektoub my love (France, 2018), un film de Abdellatif Kechiche avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche. Durée : 2h55. Sortie France : 21 mars 2018. Produit par Quat’ Sous Films et distribué par Pathé.

Mektoub my love est probablement l’œuvre maîtresse de la filmographie de Kechiche, qui exprime là une forme de liberté totale, dans le sujet comme dans le traitement. Débarrassé de la contrainte des stars par un retour aux acteurs non professionnels, des contraintes financières par la bénédiction de Jérôme Seydoux et la puissance de feu de Pathé, de la lourdeur des sujets sociaux qui se plaquaient parfois maladroitement sur ses films par un scénario sans enjeu, Kechiche est maître en son navire et débride son style dans une longueur nouvelle : un premier film de près de trois heures, suivi de deux autres en cours de montage et de production, il tient enfin la série dont il rêvait déjà avec La Vie d’Adèle. Avec ce long récit à l’armature scénaristique très légère, il peut se concentrer sur son obsession de filmer les corps et la vie de ses personnages. Le film s’ouvre sur une scène de sexe magnifique avec du raï en fond musical et se prolonge dans des espaces et des mises en scène d’une simplicité confondantes : la plage, le bar du coin, une boîte de nuit. L’amour de Kechiche pour ses acteurs est tellement fort qu’il se permet même des passages kitchs ou un vulgaires (la naissance de l’agneau, le twerk) sans culpabilité et sans jugement. Avec Amine, son double qui observe toujours de loin, il garde la distance mêlée d’envie et de désir qui caractérise son cinéma ; avec le retour de Hafsia Herzi il fait revenir en mémoire La Graine et le mulet et fait mesurer sa ténacité et son attachement depuis une décennies aux principes fondateurs de son cinéma.

Le film est si beau et si libre qu’il écrase de très loin toute la production française actuelle, au-delà des récompenses en festivals ou de la reconnaissance du public. Kechiche a construit méthodiquement une école de cinéma qui le situe hors classement et fonctionne à plein régime. La suite déterminera si le format en série fonctionne sur la durée, mais en l’état le film est déjà un chef d’œuvre.

C’est donc aussi comme une profession d’art poétique que l’on peut voir Mektoub, My Love (dont le sous-titre, Canto Uno – « chant un » –, annonce une suite). Film qui s’attelle à relier la créativité aux mouvements du désir, la chair au regard, la présence à la clarté, et donc la matière à l’immatériel. Le lien mystique entre toutes ces dimensions, c’est la lumière, celle irradiante du Midi qui baigne Amin dès le premier plan du film. Cette lumière que saint Jean et le Coran glorifient, dans deux citations en exergue, est, dit-on, dotée d’une double nature, corpusculaire et ondulatoire. Un corps et une onde : sans doute la meilleure définition qu’on pouvait donner d’un film aussi généreux et éblouissant que celui-ci. — Mathieu Macheret, Le Monde