Nowhere

Nowhere (États-Unis, 1997), un film de Gregg Araki avec James Duval, Debi Mazar et Rachel True. Durée : 1h22. Sortie France : 17 septembre 1997. Produit par Why Not Productions et distribué par Haut et Court.

Encore un Araki déjanté, qui déborde de culture des années 90 : couleurs acides, rock débile, dialogues de sit-com, le tout arrosé de toutes sortes de substances et d’une tragédie en arrière plan constamment tournée en dérision par un grand bazar pop et télévisuel.

Dans Nowhere, le Nippo-Californien Gregg Araki reprend et prolonge avec panache les choses où Bret Easton Ellis les avait laissées il y a une décennie avec sa description désabusée de la jeunesse huppée de Los Angeles. Mais ici, pas de trace du spleen romantique qui avait ponctué les années no-wave/cold-wave. Le constat d’Araki sur le vide mental et spirituel de cette catégorie de la population de la Côte Ouest est nettement moins mélancolique, plus stylisé, que celui de son collègue écrivain, voire doublé d’une certaine euphorie, naturellement liée à une stimulation chimique forcenée.

[…] Le film relate les déambulations, distractions, papotages et micro-intrigues amoureuses d’un groupe d’adolescents décadents. En tête, Dark et sa petite amie Mel, qui a elle-même une petite amie nommée Lucifer, plus toute la ribambelle de leurs joyeux petits camarades : Montgomery, Kriss (Chiara Mastroianni !), Kozy, Zero, Alyssa, Dingbat, Egg, Cowboy, Bart, Handjob, Shad, Ducky, Elvis, Zoe… Une bande de beaux et jeunes tourtereaux de la classe moyenne de LA, étudiants en “catastrophes thermonucléaires” ou en “sexologie humaine” (sic), artistement décoiffés, maquillés et sapés, qui se croisent, se recroisent, s’échangent, se mélangent. Bref, le nec plus ultra de la superficialité urbaine du monde occidental.

[…] Film pop parfait, Nowhere est dans le fond une tragédie : les parents hurlent grotesquement leur désespoir au téléphone quand leur fille violée ou leur garçon junkie se suicident. Gregg Araki dresse un tableau exhaustif de la perte de sens et de réalité qui envahit une société égarée dans sa recherche aveugle et compulsive du plaisir. Plaisir auquel participe indéniablement le spectateur-voyeur, grâce à la dynamique narrative, musicale et visuelle de Nowhere, sa perfection plastique, sa drôlerie cinglante et pétillante, ses dialogues recherchés, et grâce à son fil rouge narratif : les errances du neurasthénique Dark, interprété par l’acteur fétiche d’Araki, James Duval, sosie croisé de Keanu Reeves et d’Araki lui-même, qui s’exprime avec une voix geignarde digne de l’inénarrable Jay Mascis de Dinosaur Jr.

Vincent Ostria, Les Inrocks