Anatahan

Anatahan (Japon, 1953), un film de Josef von Sternberg avec Akemi Negishi, Radashi Suganuma et Soji Nakayama. Durée : 1h34. Reprise France : 5 septembre 2018. Distribué par Capricci.

Un très beau film où, dans la jungle luxuriante d’une île japonaise du pacifique, un groupe de soldats désœuvrés sombre progressivement dans la sauvagerie et se dispute les faveurs de la seule femme vivant avec eux. Sternberg met plusieurs couche de distanciation avec son sujet à travers les décors (la jungle est entièrement reconstituée en studio), sa narration en voix off avec son délicieux accent, enfin avec l’étrangeté générale du sujet qui grandit à mesure que la durée s’installe et que l’existence de l’ennemi se fait plus incertaine. Une série d’articles dédiée au film est disponible sur le site du Café des Images :

Dans son autobiographie, Sternberg parle d’Anatahan comme de « [son] meilleur film » et comme « celui qui a rencontré le moins de succès », précisant que celui-ci était encore « anonyme » au début des années 1960. Anatahan — tout comme le fait divers dont il s’inspire — sombra en effet dans l’oubli peu après avoir rencontré un échec critique et commercial au Japon et en Amérique . Au moment de sa sortie en 1953, lorsque les Japonais découvrirent ce film très attendu avec des dialogues en japonais et une voix-off en anglais sous-titré assurée par Sternberg lui-même, les critiques furent nombreux à se dire indifférents ou choqués – spécialement par la distance et la froideur de la narration en langue anglaise. De façon très autoritaire, une voix sans visage commentait des images présentant les désirs lubriques et meurtriers des hommes à l’égard d’une jeune et belle femme, les longueurs et les douleurs de la vie menée en commun, sur une île tropicale, par des naufragés quasi nus, leur appétit de pouvoir et de survie, divers rituels religieux et patriotiques, une peur permanente des Alliés mais aussi des pulsions meurtrières s’exerçant au sein même du groupe, ainsi qu’un profond mal du pays. Après l’accueil tiède fait au film à l’occasion de sa première et de sa sortie au Japon, Sternberg quitta le pays avec une copie, et avec l’espoir d’un meilleur accueil aux États-Unis. À sa sortie en Amérique, en 1954, Anatahan ne fut toutefois montré que dans un petit nombre de salles, et dans une version qui, étrangement, ne proposait pas de sous-titres anglais pour les dialogues en japonais. […] Au Japon, Kawakita remplaça la voix-off problématique par celle d’un jeune Japonais parlant anglais, afin de pouvoir ensuite commercialiser le film en Europe. En Amérique, Sternberg remonta bientôt le film, y ajoutant de nouvelles scènes, dans l’espoir d’un meilleur accueil. Même si Anatahan contina de sombrer dans l’obscurité, particulièrement après la mort de Sternberg en 1969, l’existence de plusieurs versions ne peut manquer de soulever des enjeux touchant à tout ce qui a trait ici à l’authenticité et à l’originalité, ainsi que, plus largement, au statut de l’auteur. — Sachiko Mizuno

Little Odessa

Little Odessa (États-Unis, 1994), un film de James Gray avec Tim Roth, Edward Furlong et Moira Kelly. Durée : 1h38. Reprise France : 9 mars 2016. Produit par Fine Line Pictures et distribué par Les Films Number One.

A première vue, Little Odessa semble se rattacher à la solide tradition du film noir ethnique. On pense souvent à Mean Streets de Scorsese. Toutefois, le traitement horizontal de l’espace, l’opacité butée de Tim Roth et la question centrale du film (“Qu’est-ce que faire partie d’une communauté ?”) indiquent clairement quel genre Gray a voulu travailler : le western fordien. Il multiplie les citations, dont la plus belle est la scène de l’enterrement de la mère dans le-petit-cimetière-sur-la-colline tout droit sorti de My darling Clementine. Gray construit son film sur la confrontation meurtrière d’un professionnel hawksien (incarné par un acteur tarantinien privé de tchatche) et d’une communauté fordienne. Mais, loin du John Wayne de L’Homme qui tua Liberty Valance, qui était conscient de la nécessité de sa disparition pour que la civilisation progresse, Joshua ne laissera derrière lui que des cendres. L’errance doit reprendre. — Frédéric Bonnaud, Les Inrocks

L’île au trésor

L’île au trésor (France, 2018), un film documentaire de Guillaume Brac. Durée : 1h37. Sortie France : 4 juillet 2018. Produit par Batysphere et distribué par Les Films du Losange.

Cet endroit – l’île de loisirs de Cergy-Pontoise –, c’est le territoire que Guillaume Brac s’est donné à explorer pour son deuxième long-métrage, qui opère un détour par le documentaire. Brac n’en poursuit pas moins le même sentiment que dans ses fictions précédentes : celui de la « vacance », cette poche de temps qui libère l’existence, la rend plus douce, plus sensible, plus cruelle parfois. Or, c’est ce même sentiment qu’on retrouve à la base de Cergy (en elle-même insignifiante) : un concentré de disponibilité, une réserve inépuisable de rencontres, de visages, de silhouettes, de conversations et de façons d’être.

Fidèle à l’appel stevensonien de son titre, L’Ile au trésor convoque dès les premières images un imaginaire aventurier : une bande de gamins s’infiltre en douce dans le parc, dont l’entrée est payante, mais se font vite repérer par des vigiles qui les reconduisent à la sortie. Le film ne cesse ensuite de voguer au gré des rencontres, passant d’adolescents dragueurs en retraités nostalgiques, de plongeurs turbulents aux agents de prévention décontractés, de resquilleurs aux as du barbecue… Guillaume Brac prend soin de varier ses modalités d’approche (saynètes, entretiens, récits en voix off) et privilégie les plans larges pour replacer chacun dans l’étendue indolente de son bout de nature. Ainsi rassemblés, les plaisanciers composent un portrait mixte et bigarré de la France d’aujourd’hui, une petite Babel à ciel ouvert où se croisent diverses cultures, langues et provenances. — Mathieu Macheret, Le Monde

Le film fait beaucoup penser au documentaire de Claire Simon sur le bois de Vincennes, Le Bois dont les rêves sont faits (Slate fait d’ailleurs le même parallèle) ; il y a derrière la même envie de montrer un microcosme qui se construit dans la flânerie. Mais Guillaume Brac est plus doué que Claire Simon dans la façon dont il capte les dialogues et les atmosphères. Certains passages feraient presque penser à du Kechiche en miniature. Ce n’est pas un grand film mais ça confirme un talent et un regard, en attendant de voir Contes de juillet qui me paraît plus périlleux comme exercice.

Sauvage

Sauvage (France, 2018), un film de Camille Vidal-Naquet avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Nicolas Dibla. Durée : 1h39. Sortie France : 29 août 2018. Produit par Les Films de la Croisade et distribué par Pyramide.

Sauvage est un film réussi en bonne partie grâce à sa photographie (il aurait mérité une caméra d’or). Pour autant ce qui fait sa force fait aussi sa faiblesse : à la manière de Brothers of the Night de Patric Chicha, le film se penche sur une minorité marginalisée, des hommes qui se prostituent (à la sortie de Paris dans Sauvage, en Autriche pour Brothers of the Night), en affirmant poser sur eux un regard dénué de jugement voire même qui assume par moments un côté joueur dans la mise en scène, entre fiction et documentaire.

Dans un premier temps cette approche fonctionne à plein et donne lieu à des scènes drôles, comme à l’ouverture où la consultation médicale devient une séance de baise, et plus souvent émouvantes : la relation d’amour-haine entre les deux personnages principaux, ou entre Maritaud et le personnage d’Europe de l’Est sont vraiment bien jouées. Mais passé les trois quarts d’heure ce principe s’essouffle et Camille Vidal-Naquet ne parvient pas à tenir jusqu’au bout son exercice d’équilibriste, au point que ça devient dérangeant et finit par gâcher le film.

Il y a d’abord le choix des acteurs : le film prétend filmer des pauvres et des marginaux mais la beauté plastique des acteurs contredit directement cette envie. Maritaud fait bourgeois qui joue au pauvre, on sent que le réalisateur adore ça et qu’il joue à fond la carte du fantasme : il le fait se dégrader à fond, jusqu’à l’inutile, le sublime par moment mais toujours dans les scènes de sexe, on ne verra rien de sa vie en dehors de ça (peut-être une fois avec la femme médecin mais ça vire tout de suite au pathos). Ce choix de ne donner aucune épaisseur fictionnelle au personnage est d’autant plus discutable que le scénario bascule franchement dans la fiction quand il le souhaite : le pervers sadique qui écoute du piano, la rencontre avec le canadien sont autant d’éléments qui feraient presque mauvaise série télé et qui gâchent l’intention initiale. La morale de la fin du film, qui insiste sur sa liberté de « sauvage », en devient donc vraiment limite éthiquement.

À l’inverse quand le film tente de filmer le groupe d’hommes, il tombe immédiatement dans un autre travers, celui de vouloir mettre en scène une pseudo-solidarité de classe : on casse la gueule au type qui veut faire des pipes moins cher que tout le monde, on se prête des chemises, on se soutient quand un type refuse de payer… bref tout le monde est fondamentalement gentil et c’est la société qui est dure, le regard sur les prostitués ce limite à ce cliché condescendant qui ne fait pas exister les personnages.

Au final Sauvage n’est qu’une nouvelle incarnation de cette tendance lourde dans le cinéma français qui consiste à sublimer sans l’assumer des sujets sociaux avec une approche documentaire. Il y a un manque de sincérité dans cette démarche qui me met vraiment mal à l’aise, une façon de ne pas aller au bout de son idée qui laisse le discours en jachère et réduit l’intention de l’auteur à une fascination morbide qui ne dit pas son nom.

Le Samouraï

Le Samouraï (France, 1967), un film de Jean-Pierre Melville avec Alain Delon, François Périer et Nathalie Delon. Durée : 1h45. Sortie France : 25 octobre 1967. Produit par CICC et distribué par Prodis.

Le Samouraï en 1967 est une étape décisive vers l’abstraction glacée qui caractérise la dernière partie de la filmographie de Jean-Pierre Melville. La rencontre entre Jean-Pierre Melville et Alain Delon, tueur à gages à la tristesse minérale, donne naissance à une œuvre désincarnée, une épure de film noir. Le minimalisme de l’action s’accompagne d’une stylisation extrême des costumes (l’imperméable et le chapeau de Delon) et surtout des décors (des rêves de commissariat et de night-club). Les deux titres suivants avec Delon, Le Cercle rouge et Un flic (ultime film de Melville, ultime poème à la gloire de l’acteur) poursuivront cette approche fantasmatique du cinéma et des stars masculines. Car ces trois films sont aussi un écrin amoureux pour l’icône Delon, silhouette frigide et opaque obsédée par la mort. — Olivier Père, Arte

Smiley Face

Smiley Face (États-Unis, 2008), un film de Gregg Araki avec Anna Faris, Adam Brody et Matthew J. Evans. Durée : 1h25. Sortie France : 16 janvier 2008. Produit par First Look Media et distribué par Memento.

Jane, une jeune actrice paresseuse et sans succès, mange les biscuits que son colocataire psychopathe a laissé traîner en ignorant qu’ils contiennent de la drogue. Dès lors, elle tente de traverser la ville pour rembourser un dealer rancunier, passer une audition, et remplacer les fameux gâteaux. Prise en stop par un copain de son colocataire, elle part pour un long et étrange voyage. […] Télescopage survolté de cartoon et de manifeste communiste dans une éjaculation burlesque sous l’empire d’une herbe folle, Smiley Face se met au service d’un petit génie dont il impose le règne indiscutable. Celui d’Anna Faris, magistralissime en épave de starlette, Droopy défoncée et avachie sur son canapé, héroïne sensationnelle de slapstick dans un film qui repose d’un bout à l’autre sur ses homériques épaules, celles d’une attachante loseuse dont le compte en banque est désespérément bloqué à 1 dollar et 8 cents, affolée à la simple idée qu’on vienne lui saisir la prunelle de ses yeux: son lit de luxe ultra high-tech, temple douillet de son inconséquente paresse. Alors oui, après être parti comme un forcené dans le coup de feu, après deux premiers tiers qui se lancent dans un sprint ininterrompu, Smiley Face achève son dernier tour langue pendante et genoux à terre. Mais le feu d’artifice hilarant qui a précédé constitue très certainement la meilleure comédie de l’année. — Nicolas Bardot, Film de Culte