Six portraits XL : 1 Léon et Guillaume

Six portraits XL : 1 Léon et Guillaume (France, 2018), un film documentaire d’Alain Cavalier. Durée : 1h44. Sortie France : 17 octobre 2018. Produit par Caméra One et distribué par Tamasa.

Retour du maître avec une série de 6 portraits au long cours, qui débute avec Léon et sa petite entreprise de cordonnerie, quelques mois avant sa fermeture, et se poursuit avec Guillaume et l’ouverture de sa nouvelle boulangerie. Deux couples, une fin de carrière et un début, et un film qui balance entre un amour franc pour son sujet et une petite mise à distance dans la deuxième moitié, là on sent que la méthode Cavalier trébuche un peu, peut-être à cause de la distance de l’âge. Malgré tout il continue de saisir, en tournant jusqu’à l’épuisement, des moments complètement impossibles à reproduire en fiction et dont la portée est d’autant plus grande que c’est un don sans enjeu, un pur plaisir du regard. Intervention émouvante de Cavalier après le film, il sait très bien articuler sa réflexion sur ses propres films et a beaucoup d’humour, même quand il s’agit d’évoquer les nombreux amis filmés au fil de sa carrière et qui sont morts depuis.

Make It Soul

Make it Soul (France, 2018), un court métrage de Jean-Charles Mbotti Malolo. Durée : 15mn. Produit et distribué par Kazak Productions.

Belle animation au feutre dans ce court métrage sur la rivalité entre James Brown et Solomon Burke, mais le retour régulier à un trait cartoon gâche un peu l’ensemble. Sympathique musicalement mais la narration n’explore pas grand chose de la relation entre les deux géants au-delà de ce court épisode, ça laisse un peu sur sa faim.

Venom

Venom (États-Unis, 2018), un film de Ruben Fleischer avec Tom Hardy, Michelle Williams et Riz Ahmed. Durée : 1h52. Sortie France : 10 octobre 2018. Produit par Columbia Pictures et distribué par Sony Pictures.

Pur plaisir de CGI dans les yeux après une heure de scénario indécent, Venom entérine le principe selon lequel les Marvel et autres DC Comics concentrent l’intégralité de leur budget dans de l’épate technique. Au début l’animation 3D est un peu fignolée, mais rapidement on bascule dans de la pure texture façon Blender, lisse et glacée, ce qui pour le coup colle bien avec le personnage. Probablement inregardable sur petit écran mais parfait en salle.

Monika

Sommaren med Monika (Suède, 1953), un film de Ingmar Bergman avec Harriet Andersson, Lars Ekborg et John Harryson. Durée : 1h35. Reprise France : 26 septembre 2018. Produit par Svensk Filmindustri et distribué par Carlotta.

Jean-Luc Godard qui a le mieux saisi la singularité du Bergman de cette époque, écrit : “Un film d’Ingmar Bergman, c’est, si l’on veut, un vingt-quatrième de seconde qui se métamorphose et s’étire pendant une heure et demie. C’est le monde entre deux battements de paupières, la tristesse entre deux battements de coeur, la joie de vivre entre deux battements de mains.” Ou encore : “Il faut avoir vu “Monika” rien que pour ces extraordinaires minutes où Harriett Andersson, avant de recoucher avec un type qu’elle avait plaqué, regarde fixement la caméra, ses yeux rieurs embués de désarroi, prenant le spectateur à témoin du mépris qu’elle a d’elle-même d’opter involontairement pour l’enfer contre le ciel. C’est le plan le plus triste de l’histoire du cinéma.”

Ce plan de Monika, considéré à tort ou a raison comme le premier regard-caméra de l’histoire du cinéma, a en effet durablement impressionné les futurs metteurs en scène de la Nouvelle Vague, inaugurant ainsi une influence sur les cinéastes français qui ne s’est jamais démentie et qui traverse les générations successives passant par Jacques Doillon ou Philippe Garrel pour arriver jusqu’à Olivier Assayas ou Arnaud Desplechin. Pour Alain Bergala, ce regard est fondateur du regard de discrimination des spectateurs entre eux. A chaque spectateur, Monika demande personnellement : “soit tu restes avec moi, soit tu me condamnes et tu restes avec mon gentil mari”. Jusqu’à présent tout le monde adhérait au personnage de Monika : elle a pris toutes les initiatives alors que son compagnon est plutôt falot. Mais, cette fois-ci, elle veut quitter cet homme, petit bourgeois, gentil, travailleur et économe qui lui fait mener une vie qu’elle ne supporte pas plus que son ancienne condition de prolétaire. Elle n’aime pas son enfant. Elle décide de coucher avec le premier homme venu pour que la rupture soit définitive, qu’elle puisse quitter son mari et son enfant.

Chaque spectateur doit se décider et prendre un parti qui n’est pas celui de son voisin, de son ami ou de sa femme. Il ne s’agit pas d’une petite transgression mais d’une date fondatrice du cinéma moderne qui éprouve une phobie envers la direction du spectateur où tout le monde passerait en même temps par la même compréhension, la même émotion, où il n’y a pas de dysfonctionnement dans la gestion collective des spectateurs. Le plan est prémédité. La lumière du jour provenant de la vitre du café est rendue avec des projecteurs. Bergman éteint progressivement cette lumière du jour pour ne garder qu’un rapport d’intimité avec Monika. Bergman est à la limite de l’obscène : l’actrice fait une passe avec le spectateur”. — Jean-Luc Lacuve, Ciné Club de Caen

White Material

White Material (France, 2008), un film de Claire Denis avec Isabelle Huppert, Isaach de Bankolé et Christopher Lambert. Durée : 1h42. Sortie France : 24 mars 2010. Produit par Why Not Productions et distribué par Wild Bunch.

Déception pour ce Huppert movie dont j’attendais peut-être trop. Le côté désincarné de l’intrigue, qui se passe dans un pays indéterminé en Afrique noire, fait que toutes les scènes ont l’air d’être là pour cocher une case et aligner un cliché : les enfants soldats, la difficulté d’accès à l’électricité ou à l’eau, la violence taiseuse des rapports entre les blancs et les noirs… Bref si Huppert s’en sort bien comme d’habitude le reste ne pèse pas lourd, Isaach de Bankolé n’existe quasi pas comme personnage et Nicolas Duvauchelle (toujours très mauvais) achève de couler le reste du casting. Le film aurait pu être un prolongement fascinant de Chocolat mais paradoxalement il exprime beaucoup moins l’obsession et les rapports alambiqués de Claire Denis à l’Afrique que 35 Rhums où tout en est imprégné sans jamais basculer dans le film à sujet.

35 Rhums

35 Rhums (France, 2008), un film de Claire Denis avec Alex Descas, Mati Diop et Nicole Dogue. Durée : 1h40. Sortie France : 18 février 2009. Produit par Soudaine Compagnie et distribué par Wild Bunch.

Sans doute un des plus beaux films de Claire Denis, porté par le jeu mutique d’Alex Descas et par une bande-son sublime, encore une fois composée par les Tindersticks avec en bonus quelques belles trouvailles comme Nightshift des Commodores. Les cadres et la composition des plans sont impeccables et la belle simplicité des dialogues font penser à du Hong Sang Soo.

35 rhums a l’air d’une histoire de routine. Métro-boulot-souper avant rebelote le lendemain, avec la conscience de ne pas avoir rêvé un quotidien si gris, la dureté à vivre sa condition d’homme, la quiétude discrète des retrouvailles du soir une fois passée l’épreuve de la promiscuité de la cage d’escalier, cette femme qui fume à sa fenêtre et ce foutu vélo qui encombre le palier. Une journée passe, le temps file, la radio ronronne, l’omelette bave, des gens restent, des gens partent, et, un matin, le petit chat est mort. Mais si, à la manière du train, 35 rhums a l’air de foncer droit. C’est pour illustrer la fatalité. Car ce qui est en jeu, c’est une étape funeste : un aiguillage, un tunnel, un ultime raid vers le terminus. Pour un collègue de travail qui part à la retraite, le désarroi, “le sentiment de se sentir désert”, une impasse suicidaire. Pour Lionel et Joséphine, l’heure de se quitter, parce qu’il est souhaitable qu’une fille s’éloigne un jour de son veuf de père et parte avec un autre homme, d’un autre âge, pour une autre forme d’amour.

Courtisée par un étudiant de sa fac, Joséphine va choisir Noé, voisin d’immeuble, qui vend son appartement et va voir ailleurs, tandis que Lionel, qui découche, refoule les avances amoureuses de Gabrielle, une amie chauffeur de taxi. Tout ce monde-là forme une petite bande qui, un soir de pluie, part assister en voiture à un concert, tombe en panne, et se retrouve coincée dans un bistrot de banlieue pour l’une de ces séquences où Claire Denis excelle : la fraternité d’un repas-brochettes qui tourne au guinche, au slow, au frémissement sensuel, à la chorégraphie, à l’ivresse. Claire Denis a un secret : elle sait filmer avec une troublante évidence, une effusion fluide, ces instants furtifs où tout vacille, ces danses qui irradient de solitude, ces mains tendues dans le vide, ces corps qui incarnent un désir, un mal, une musique ou une transgression. Filmer sans transcendance ni compassion, au-delà du moindre dialogue, juste comme ça, poétiquement, par le rapport plastique qu’elle entretient avec l’image, avec l’étrangeté, avec la contemplation, avec une forme d’innocence presque documentaire. — Jean-Luc Douin, Le Monde