Simone Barbès ou la vertue

Simone Barbès ou la vertue (France, 1980), un film de Marie-Claude Treilhou avec Noël Simsolo, Raymond Lefevre et Max Amyl. Durée : 1h20. Reprise France : 13 juin 2018. Produit par Diagonale et distribué par La Traverse.

Simone (Ingrid Bourgoin) et Martine (Martine Simonet) sont ouvreuses dans un cinéma porno de Montparnasse. Installées dans le hall, elles discutent pour passer le temps. A minuit, Simone part rejoindre son amie dans un club bizarre et, plus tard dans la nuit, est accostée par un intrigant Dandy… Premier long métrage de Marie-Claude Treilhou, alors assistante de Paul Vecchiali sur Corps à cœur (1978) et parangon de la Diagonale (laboratoire expérimental créé par le même Vecchiali en 1976), Simone Barbes ou la vertu s’est forgé une solide réputation de « film culte mais invisible » au fil des années. Si quelques fans lui avaient déjà tressé des lauriers dans les années 80-90, une nouvelle génération de cinéphiles, dont nous faisons partie, a pu le découvrir le temps d’une diffusion sur Arte, à une époque où la chaîne passait des films très bizarres aux alentours de minuit. Oui, Simone a eu plusieurs vies en une seule. D’ailleurs, Simone Barbes ou la vertu se déroule en trois temps, en trois lieux clos. Trois moments d’une même nuit où Simone se montre forte puis vulnérable, gouailleuse puis mélancolique, heureuse puis triste. A travers elle, une peinture des milieux dits interlopes. Une représentation des marginaux rare dans le cinéma français pour, chose encore plus rare, saisir leur profonde humanité.

La première partie de Simone Barbes ou la vertu se déroule dans le hall d’un cinéma porno où défilent différentes catégories de clients majoritairement munis d’attachés-caisses. Deux femmes, Simone (la rebelle) et Martine (la sentimentalement déprimée) les attendent pour les accompagner. Telles des sirènes, elles guident les mâles marins pour les perdre dans l’obscurité. Le minimalisme est de rigueur : deux yeux néons, deux chaises, une porte, un escalier, un radiateur et that’s all. On ne verra, évidemment, aucune image des films pornos projetés dans les salles. En revanche, les dialogues d’une admirable verdeur et la musique disco so seventies que l’on entend en off sont suffisamment évocateurs pour que le spectateur ait l’illusion de visualiser le boulard. […] A l’instar de Treilhou qui les a très bien connus, Simone et Martine ne méprisent pas les clients, ne les jugent pas de haut et ne se démontent pas devant les connards machistes et homophobes. Elles peuvent même trouver certains habitués désopilants (le réalisateur de porno venu de Belgique pour réclamer une analyse sociologique de la clientèle et vérifier la qualité du format), sympathiques (le relou qui distribue des bonbons et raconte son interminable histoire avec un lapin), poétiques (Monsieur Le Baron qui ressort de la salle de cinéma, ému) et touchants (l’aveugle stimulé par la bande-son). Cette dichotomie, avec d’un côté ce qui se passe dans la salle de cinéma et d’un autre ce qui se passe à l’extérieur, sera reprise des années plus tard par Jacques Nolot dans La chatte à deux têtes (2002), même si les époques sont bien différentes et qu’alors une génération entière n’était pas décimée par le SIDA. C’était avant.

[…] A minuit, Simone part comme dans un conte de fées, laissant Martine seule et triste comme une chanson de Françoise Hardy. « Oh qu’est-ce que tu vas faire? » demande Martine. « Je sais pas, je verrai au bout de la rue, ça dépendra de la lune » assure Simone. On suivra qui, des deux? Martine ou Simone? Marie-Claude choisit la plus cosmique. La deuxième partie se déroule dans une boîte lesbienne que l’on pourrait presque qualifier de Fassbinderienne et le film de passer du lieu clos quasi 100% hommes où Simone maîtrisait son environnement à un autre lieu clos quasi 100% femmes où Simone ne maîtrise plus rien. Rejoignant son amie entraîneuse, Simone, que l’on a connue si gouailleuse au contact de son amie désespérée, révèle à son tour une mélancolie que le spectateur ne soupçonnait pas. Autour d’elle, c’est le joyeux chaos Dandy: on chante « je rêve d’un étrange amour« ; on rhabille la peu farouche Roselyne (« Qu’est-ce qu’on rigole ce soir! Roselyne est complètement bourrée, elle veut à tout prix se mettre à poil, ça fait cinq fois au moins qu’on la rhabille de force »); on regarde le spectacle des Amazones par les Voltigeuses; on salue la merveilleusement arrogante Miss Machine qui débarque avec ses lunettes noires et toise tous les regards à sa portée; on écoute Jackie jusqu’à plus soif qui veut nous refourguer sa cuisinière telle une attachante mère maquerelle; on cite Phèdre entre deux coupes de champagne; on écoute La nana mec interprétée par ze rebelle Josse du groupe 12°5 (« Bon bah maintenant c’est du rock, va falloir remuer votre cul » qu’elle dit); on s’embrasse tous sur la bouche… Par ses beaux et amples travellings, Marie-Claude Treilhou continue de caresser les marginaux, d’affirmer une pleine tendresse pour les gens qu’elle filme, de les faire exister sans être dupe des précieuses ridicules et des images superficielles, gardant une juste distance et revenant sans cesse sur Simone. Parce que Simone est le centre de gravité. Si la princesse Simone ne trouve pas chaussure à son pied, pas grave, elle n’a peur de rien, surtout pas de la solitude. C’est ce qui est beau d’ailleurs chez Simone. Alors Simone s’arrache, juste avant l’assassinat (génialement absurde) d’un employé du club. Après Simone, le déluge!

On s’est bien amusés mais la nuit a déjà un goût de fin et d’amertume. Au moment où elle s’y attendait le moins, Simone est accostée par un prince charmant (Michel Delahaye, génial) en voiture: « Je voulais vous emmener mais vous n’êtes pas du genre qu’on emmène, alors emmenez-moi. prenez le volant, je m’abandonne à vous ». Quelle proposition follement romantique! Allez hop, en voiture Simone! Fuyons! Roulons! Amusons-nous! N’attendons plus connement sur une chaise! Comment finir une nuit pour qu’elle ne laisse pas un goût de frustration ou d’incomplétude dans la bouche? Où allons nous? Au bout du monde! Même si, au fond de soi, on sait que l’on ne fera rien, que l’on se séparera dès potron-minet et que l’on rejoindra son lit. Rien n’est ouvert à cette heure-ci, rien ne peut sauver cette soirée. Alors Simone roule, roule, roule… et les silences durent et les dialogues s’évanouissent et les visages tombent et le spectateur de suivre deux solitudes égarées, soudain réunies dans un même plan. Le ciel au crépuscule, leurs routes se séparent pour de bon, les lumières s’éteignent, le jour se lève sur les décombres d’une nuit sublimement filmée par Jean-Yves Escoffier, futur chef-op surdoué de Leos Carax et Harmony Korine. — Romain Le Vern, Chaos Reigns

Les Sorcières d’Eastwick

The Witches of Eastwick (États-Unis, 1987), un film de George Miller avec Jack Nicholson, Susan Sarandon et Michelle Pfeiffer. Durée : 1h58. Sortie France : 10 septembre 1987. Produit par Guber-Peters Company.

Alors qu’il vient d’achever dans la douleur sa trilogie Mad Max avec un troisième volet qu’il n’a pas mené jusqu’à son terme, le réalisateur australien George Miller a besoin d’une pause récréative avant de s’attaquer à un nouveau sujet d’envergure. Histoire de prendre tout le monde à contre-pied, il jette son dévolu sur une comédie fantastique tirée d’un roman à succès de John Updike intitulé Les sorcières d’Eastwick, publié en 1984. Le peintre de la classe moyenne qu’était Updike a séduit Miller par son discours pertinent sur les relations hommes / femmes. Cette thématique féministe étonna à l’époque de la part du père de Mad Max, mais elle entre désormais en résonnance avec d’autres œuvres de George Miller, notamment son récent Fury Road où le monde post-apocalyptique est finalement sauvé de la tyrannie par des femmes.

Au début des Sorcières d’Eastwick, les trois personnages féminins semblent totalement dépendantes des hommes puisqu’elles ne peuvent se définir qu’en fonction de ceux qu’elles ont aimés. Malgré leur caractère apparemment indépendant, elles semblent incapables de se réaliser pleinement en dehors du mâle dominant. Par le biais d’une thématique fantastique, leur névrose va prendre la forme du diable tentateur incarné avec maestria par un Jack Nicholson toujours à la lisière de la sortie de route. L’acteur en fait des tonnes en diablotin qui séduit ses proies avant de mieux les tourmenter. Comme un bolide lâché à pleine vitesse contre un mur, Nicholson en rajoute dans le cabotinage et nous arrache ainsi de nombreux éclats de rire, tant il surjoue chaque situation. Comparable à un personnage de cartoon de Tex Avery, il se livre ici à l’un des plus beaux pétage de plomb de l’histoire du cinéma, encouragé dans sa démesure par un George Miller ayant toujours apprécié les acteurs en surrégime. — Virgile Dumez, À voir à lire

OSS 117, Le Caire nid d’espions / Rio ne répond plus

OSS 117, Le Caire nid d’espions (France, 2006), un film de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin, Bérénice Bejo et Aure Atika. Durée : 1h39. Sortie France : 19 avril 2006. Produit par Gaumont et distribué par Gaumont Columbia Tristar Films.

OSS 117, Rio ne répond plus (France, 2009), un film de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin, Louise Monot et Alex Lutz. Durée : 1h40. Sortie France : 15 avril 2009. Produit et distribué par Gaumont.

Les deux films gagnent à se revoir ensemble tant ils sont proches dans leur facture et dans leur rythme. Ils n’ont pas tellement vieilli et marchent toujours à fond, c’est vraiment le meilleur rôle de la carrière de Jean Dujardin et ça donnerait presque hâte de voir le numéro 3.

Call Me By Your Name

Call Me By Your Name (France, 2017), un film de Luca Guadagnino avec Armie Hammer, Timothée Chalamet et Michael Stuhlbarg. Durée : 2h11. Sortie France : 28 février 2018. Produit par RT Pictures et distribué par Sony Pictures.

Comme prévu le film a une photographie toute proprette et chiante à crever, mais elle est sauvée par les paysages splendides du nord de l’Italie. On met une bonne heure à croire à l’histoire d’amour entre les deux personnages, notamment parce qu’Armie Hammer a un jeu d’acteur sans intérêt (qui fait regretter qu’Esther Garrel n’ait pas un rôle plus important). Certains passages sont vraiment vulgaires (la masturbation avec une pêche, les dialogues aux sous-entendus lourdingues), et tout de même la différence d’âge entre les personnages met un peu mal à l’aise. Pour le reste le film ne développe rien d’intéressant, il coche les cases de son programme de romance gay à l’eau de rose. Tout ça ne donne pas spécialement envie de voir le remake à venir de Suspiria par le même réalisateur.

Le Combat dans l’île

Le Combat dans l’île (France, 1961), un film d’Alain Cavalier avec Jean-Louis Trintignant, Romy Schneider et Henri Serre. Durée : 1h45. Produit par Nouvelles Éditions de Films.

Coécrit avec Jean-Paul Rappeneau, Le Combat dans l’île présente une intrigue aussi habilement menée qu’alambiquée. Elle tend certes vers un arc narratif qui n’a rien d’original : deux hommes, amis d’enfance, aiment la même femme ; l’un d’eux doit disparaître, ce qui nous amène à cette belle séquence finale de duel sur la fameuse île. C’est tout à fait ça, mais ce serait bien peu faire honneur aux thèmes déployés dans ce métrage. On est d’abord en présence de Clément et d’Anne (Romy Schneider, dans un de ses très beaux rôles), un couple élégant vivant dans l’aisance, le premier étant le fils d’un très riche industriel. Mais très vite, on est plongé au cœur d’une relation dysfonctionnelle. La légèreté insouciante d’Anne est douchée par les violentes crises de jalousie de Clément, particulièrement dur et agressif, pour lequel Jean-Louis Trintignant livre une composition tout à fait sidérante. Ce dernier fréquente Serge (Pierre Asso, avec un air de Méphistophélès cadavérique qui fait grand effet), qu’elle n’aime guère. L’inquiétant personnage est le chef d’une cellule fascisante se donnant pour but de régénérer le pouvoir et l’Occident. On est en 1961, difficile d’y voir autre chose que l’évocation d’une cellule de l’OAS (Organisation Armée Secrète), maniant aussi bien discours idéologiquement extrémistes qu’armes de guerre dans leur camp d’entraînement déguisé en société de chasse.

Les deux complices fomentent un attentat au bazooka contre un député de gauche. La mèche fut vendue à ce dernier (la cible était en fait un mannequin disposé à cet effet) qui en réchappe ainsi. Clément ne tarde pas à découvrir qu’il a été trahi par Serge lui-même. Le couple part se mettre au vert chez un vieil ami de celui qui est devenu ennemi public n°1 : Paul (Henri Serre), imprimeur humaniste menant à la campagne une vie tranquille, dans une sorte de retraite, loin des turbulences du monde. Découvrant la raison de leur venue, Clément est fichu à la porte. Il part accomplir sa vengeance à travers le monde, sur les traces du traître. D’abord désespérée, Anne reprend goût à la vie, notamment dans les bras de Paul, amant doux et bienveillant. Sous son impulsion, elle reprend le chemin des planches, plus globalement retrouve un bonheur simple mis en parenthèse par sa relation ombrageuse avec l’austère Clément. Une fois la besogne de ce dernier effectuée, la mauvaise surprise l’attend à son retour…

[…] Passé par l’IDHEC avant de devenir assistant de Louis Malle (pour Ascenseur pour l’échafaud et Les Amants), tous deux sortis en 1958, Alain Cavalier réalise son premier court-métrage cette même année (L’Américain). C’est-à-dire globalement l’itinéraire des « professionnels de la profession ». Il n’est donc pas identifiable comme un authentique rejeton de la génération des Cahiers qui passe alors à la réalisation. S’il n’était pas cul-et-chemise avec Rivette, Truffaut, Rohmer et consorts, on sait qu’il fréquenta le milieu cinéphile, notamment l’une des virées sauvages dont la bande avait le secret, pour se rendre à Arles où Jean Renoir, en 1956, monte un Jules César pour le théâtre. Le témoignage de Jean-Claude Brialy est mentionné par Antoine de Baecque dans sa récente biographie de Jean-Luc Godard : « On s’est entassé dans une vieille voiture américaine, une Oldsmobile noire aux coussins défoncés. Nous étions huit là-dedans, direction le sud. Les autres jeunes gens s’appelaient Rivette, Godard, Chabrol, Cavalier et sa femme, Denise de Casabianca. Charles Bitsch conduisait. » Il s’agirait ainsi plutôt d’un entre-deux, pas complètement dedans, mais assez proche pour partager ce type de moment fraternel.

Son apparentement avec Louis Malle, très perceptible dans la très belle et rigoureuse facture du Combat dans l’île, poursuit cette même idée. Ce réalisateur fut perçu par les Jeunes Turcs de la critique comme une alternative au cinéma de qualité. Les Amants a ainsi été défendu par Jacques Doniol-Valcroze dans France-Observateur et par Éric Rohmer dans Arts, autre bastion, moins confidentiel, du groupe des Cahiers : « Les Amants est un film très important. Il marque, non l’entrée en lice, mais la prise de pouvoir d’une nouvelle génération dans un cinéma français qui semblait, depuis la guerre, le champ clos des plus de quarante, puis de cinquante ans. À Venise, public et jury ne se sont pas trompés. Ils ont préféré la jeunesse de Louis Malle à la maturité d’Autant-Lara. » En définitive, si Alain Cavalier ne fait pas partie du premier cercle des trublions des Cahiers puis de la Nouvelle Vague, il en est un cousin, un proche, un ami, parfois même apparenté à la mouvance. On sait que le réalisateur fut nourri des mêmes influences, notamment le cinéma américain des années 1940 et 1950. Dans Le Combat dans l’île, le noir et blanc photographié par Pierre Lhomme (qui collaborera ensuite avec Chris Marker, Jean-Pierre Melville ou encore Robert Bresson) en semble un prolongement. L’image est souvent travaillée, avec beaucoup de rigueur, par de multiples et splendides nuances de gris ; on pense au Fritz Lang américain, à Robert Siodmak, entre autres. Le film s’attache aux corps dans l’espace, aux entrées et sorties du champ, avec une attention particulière pour les visages que Cavalier aime mettre en présence dans le cadre, parfois nimbés par des lumières très élaborées, avec une attention particulière pour le faciès de Romy Schneider. — Arnaud Hée, Critikat

Action ou vérité

Truth or Dare (États-Unis, 2018), un film de Jeff Wadlow avec Lucy Hale, Tyler Posey, Violett Beane. Durée : 1h40. Sortie France : 2 mai 2018. Produit par Blumhouse et distribué par Universal.

Un bon petit navet à la sauce Blumhouse, qui ne va pas très loin dans l’horreur et se contente de recycler un scénario bâclé. Mauvais casting, mauvaise mise en scène, aucun intérêt.