Ton coeur au hasard

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Ton coeur au hasard (France, 2015), un film de Aude Léa Rapin avec Jonathan Couzinié, Julie Chevallier, Geneviève Aribaud et Maria-Jesus Diaz-Puebla. Durée : 38mn. Produit par Les films de la Croisade.

Télérama diffuse sur son site, à l’occasion du festival du court métrage de Clermont, quelques courts en accès libre. Les courts sont un format avec lequel j’ai un peu de mal, qu’il est facile de rater : soit en tombant dans l’écueil du clip, de l’historiette qui se suffit à elle-même avec un scénario quasi absent, soit au contraire en cherchant à contenir en germe un long-métrage potentiel. Ce que j’essaye d’en attendre maintenant c’est une ébauche de personnage, une caméra qui sait prendre son temps et des dialogues un peu travaillés.

Ton coeur au hasard est le premier de la série ; il ouvre une petite parenthèse dans la vie de Freddy, un jeune homme bègue qui « travaille dans le poulet ». Freddy vit dans un camion qu’il a aménagé en petit studio de fortune, dort sur des parkings, et un soir il fait la rencontre d’une jeune mère paumée qui va coucher avec lui un peu par pitié. La solitude du personnage le fait tomber immédiatement amoureux : le lendemain, après être passé chez sa (grand ?) mère avec qui il a un dialogue de sourd, il retourne sur un parking au bord de la plage pour se laver et passer un costume. Moment de galère quand il constate qu’il n’a plus d’eau et qu’il est couvert de savon ; un échange touchant s’en suit avec une dame espagnole qui passait par là et voulait faire boire ses chiens.

Deuxième court-métrage d’Aude Léa Rapin après La météo des plages (lui aussi passé à Clermont), Nino’s Place (un documentaire sur la Bosnie) et un premier long en cours d’achèvement (Made in France, sur le FN), Ton coeur au hasard est plutôt bien conçu, avec une vraie tendresse qui se dégage des échanges. Le parti pris de filmer un peu à l’arrache marche avec le sujet et donne un style aussi bancal que la psychologie du personnage, loser sympathique et rendu un peu inaccessible par son caractère de grand solitaire.

Snow Therapy

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Force Majeure (Suède, 2015), un film de Ruben Östlund avec Johannes Bah Kuhnke, Lisa Loven Kongsli et Clara Wettergren. Durée : 1h58. Sortie France : 28 janvier 2015. Produit par Plattform Produktion et distribué par Bac Films.

Le film met un peu de temps à se mettre en branle, et perd un peu son temps avec de longs plans sur la beauté des monts alpins – pas forcément très heureux d’ailleurs, puisque le défilé des grands angles n’amène pas grand chose. Au milieu de la luxueuse station des Arcs, on suit une famille de suédois aussi parfaitement estampillée IKEA que le mobilier de l’hôtel ; Monsieur passe enfin 5 jours sans son téléphone portable branché sur le boulot, madame profite de ce rare moment en famille, les gamins jouent sur leurs tablettes. Arrive le fameux épisode de l’avalanche annoncé par la bande-annonce, bien fichu et suffisamment attendu pour qu’on prête toute notre attention au détail du comportement du père. La suite est un peu pataude, le silence gêné de la famille face au père qui a pris la fuite est joué de manière forcée et sonne faux.

Snow Therapy ne devient vraiment drôle qu’à partir du deuxième dîner, quand la mère de famille met le sujet sur la table pour la deuxième fois, en décrivant encore davantage le détail de l’événement. Le plaisir et le comique résident moins dans le fait de voir « craquer le vernis de civilisation » ou se déconstruire le pater familias (comme le répète non-stop le réalisateur dans ses interviews) que dans la capacité d’Östlund à toujours pousser les situations un peu plus loin que la stricte plausibilité. Trois exemples : quand le père craque et admet enfin sa faute, la crise de larme déborde complètement et dure un bon quart d’heure sous l’oeil amusé du mec de l’entretien de l’hôtel. Quand il ne retrouve pas sa famille et erre dans l’hôtel, il finit dans une boîte de nuit en délire total où une bande de mecs en sueur hurle en renversant de la bière partout. Enfin quand il retrouve l’homme du couple qui a assisté à la crise et qu’ils s’assoient ensemble en terrasse pour se remettre de leurs émotions autour d’une bière, ils subissent une dernière humiliation, là aussi très longue et délicieusement absurde puisqu’ils croient d’abord être dragués par un duo de filles jusqu’à ce que l’une d’elles revienne pour corriger son erreur : désolé ce n’était en fait pas lui le « plus beau mec de la terrasse ». Plus qu’à des pères de famille contestés dans leur autorités, ils ressemblent à un duo de potes de comédie américaine perdus dans le décor d’un film d’auteur psychologisant : le barbu maladroit fait penser à Zach Galifianakis quand il essaye de prendre la défense de l’autre et qu’il le fait systématiquement mal, soit en poussant la comparaison trop loin (avec le Titanic et ses morts) soit en tirant la couverture à soi.

Vraiment drôle, Snow Therapy n’est pourtant pas très intéressant visuellement : obsédé par les plans symétriques, il laisse aussi souvent percevoir le recours aux effets spéciaux qui n’apportent pas grand-chose.

L’avalanche a été filmée au Canada, en Colombie-Britannique, le restaurant-terrasse a été construit en studio devant un écran vert à Göteborg, en Suède. Le nuage de neige numérique a été ajouté ensuite. En résumé, il s’agit d’une avalanche canadienne s’abattant sur une famille de touristes suédois dans les Alpes françaises. — Télérama

Nuits blanches sur la jetée

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Nuit noire sur la jetée (France, 2014), un film de Paul Vecchiali avec Astrid Adverbe, Pascal Cervo et Geneviève Montaigu. Durée : 1h34. Sortie France : 28 janvier 2015. Produit par Dialectik et distribué par Shellac.

Vecchiali débarque à Paris pour une grande rétrospective organisée par Shellac et intitulée « Paul Vecchiali, le franc-tireur du cinéma », qui durera apparemment jusqu’en juillet. Nuit noire sur la jetée est assez intriguant. C’est toujours un peu bizarre de voir des textes de Dostoïevski portés à l’écran : ses textes sont toujours d’un grande justesse mais le ton est trop grandiloquent. Résultat il est souvent lu comme ici, c’est-à-dire avec un ton concentré et un air de bon élève qui laissent un peu de marbre et donnent au contraire envie de le voir dit par des acteurs débordant de vie, hors-norme, pas par le duo de dépressifs immobiles qu’a choisi Vecchiali. Heureusement les choses s’améliorent sensiblement à mesure que le dialogue avance ; on assiste à la rencontre d’un homme et une femme, Natacha et Fédor, sur la jetée du port de Sainte-Maxime. Fédor sauve Natacha de l’agression d’un vieux satyre (terriblement mal joué par Vecchiali lui-même), ce qui lui vaut d’engager une conversation qui les mène jusqu’à l’aube. D’un jour sur l’autre ils se revoient, le décor ne change jamais, les plans ne sont qu’entrecoupés de courtes parenthèses en plan fixe sur l’agitation de la ville. Le film est tourné d’après Le Monde « avec un appareil photo numérique et un iPhone pour les rares séquences diurnes », ce qui n’empêche pas la photographie d’être très belle.  La jetée est composée comme les planches d’un théâtre et toutes les lumières sont artificielles, que ce soit un projecteur, la lueur bleutée du phare tout proche ou les lueurs de la ville derrière eux.

Natacha est dans l’attente, elle espère la venue de l’homme de sa vie ; Fédor lui n’attend rien ni personne, il se présente au début du film comme un misanthrope incurable. Ça ne l’empêche pas de tomber amoureux de Natacha ni finalement de la laisser le mener par le bout du nez, au point qu’il va faire pour elle les démarches qui pourraient lui faire retrouver l’homme de sa vie. Un moment marque le vrai basculement du film : la scène où Natacha se lance dans une petite danse improvisée, sur une musique composée pour le film, où elle célèbre sa joie de la rencontre avec Fédor. Moment de grâce très réussi qui fait que les dialogues marchent beaucoup mieux ensuite, au moment même où l’ingénuité des deux jeunes gens les fait tomber dans le méta-discours amoureux. Décidés à ne pas souffrir inutilement, ni à se faire souffrir, ils « prennent du recul » et décrivent la situation avec détachement pour essayer de s’en extirper. Natacha exprime son désir impossible de dépasser son premier amour, tout semble se résoudre, mais la fin apporte une chute brutale et la fermeture du conte sur lui-même, comme une parenthèse trop belle pour être vraie.

Ce cher mois d’août

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Aquele Querido Mes de Agosto (Portugal, 2009), un film de Miguel Gomes avec Sonia Bandeira, Fabio Oliveira et Joaquim Carvalho. Durée : 2h30. Sortie France : 17 juin 2009. Produit par O Som e a Furia et distribué par Shellac.

J’avais vu ce film l’année du bac à Paris avec ma mère ; on s’était tous les deux un peu assoupi pendant la séance et je n’avais gardé en mémoire que les musiques de bal populaire. Six ans plus tard (ce qui paraît une éternité) j’ai donc l’occasion de le revoir, et il confirme bien que Miguel Gomes est très talentueux. Ce cher mois d’août prend d’abord la forme d’un documentaire qui s’attarde dans tous les coins et recoins d’un petit village portugais, et sur la vie de ses habitants en plein mois d’août. Le premier plan est beau et simple : un renard curieux observe avec envie le calme d’un poulailler, puis trouve le moyen de s’infiltrer et de faire fuir les poules à toute allure. La scène est gratuite et se suffit à elle-même, la musique se charge ensuite de faire un fondu vers un concert en plein air. Cette ouverture est assez emblématique de la manière dont la caméra tourne un peu à vide dans la première partie du film, en s’attardant sur les occupations des habitants (une forêt où un camion de pompier patrouille en travelling arrière, des enfants qui jouent avec un canon à mousse sur un parking, un sanglier qui se fait saigner), leurs anecdotes (un couple de vieux qui raconte l’histoire de leur voisin qui se casse la jambe en sautant du pont pour impressionner une fille), leurs croyances (des vues sur des processions religieuses dans les rues du village et un homme qui raconte en off avoir été sauvé de sa maladie au cours d’une procession pour la Reina Sagrada). On voit évoluer parmi eux l’équipe du film, oisive et qui filme un peu dans tous les sens, sans avoir d’acteurs en place ni de planning de tournage. Télérama et les Cahiers du cinéma expliquent comment les conditions de tournage ont amené Gomes à improviser ces choix et à incruster ces petites séquences :

A l’été 2006, le réalisateur est prêt à tourner avec des financements franco-portugais et l’aide des autorités touristiques de ces régions peu visitées. Mais le président du comité régional meurt avant une réunion cruciale et les investisseurs français se font porter pâles. Le tournage tombe à l’eau, pas le film. Miguel Gomes ne voulait manquer sous aucun prétexte le rendez-vous du mois d’août. Il part avec une caméra 16 mm et une équipe réduite – six personnes, deux voitures – sur la route des bals et des processions. Pour réaliser un documentaire ? Prendre des notes ? Trouver des comédiens ? Il ne le sait pas vraiment. Mais ces journées prennent une tournure magique. Au fil de rencontres et d’épisodes étranges et savoureux, Miguel Gomes compose le film dont il rêvait, « un genre de Magicien d’Oz » dans les paysages enchantés de l’été. Sur l’élan du documentaire viendront se greffer les scènes de fiction, tournées avec les gens de la région. Et la fusion donne un film hybride comme on n’en fait pas encore. Sans que son auteur l’ait prémédité.

Inutile d’imaginer ce qu’il aurait été si Gomes avait eu les moyens de réaliser d’emblée le scénario prévu : un mélodrame avec chansons populaires dans la campagne où, enfant, il passait ses mois d’août. Car son génie fut précisément de saisir l’accident comme une chance de liberté. […] Entre les deux étés, il avait réécrit le scénario en fonction du matériau amassé. L’intuition décisive fut de ne pas chercher à masquer les problèmes de production en injectant les éléments du premier tournage dans la continuité du second, mais de trouver dans l’accident du double tournage le principe poétique du film. Pour le spectateur, c’est le plaisir rare d’assister à la gestation de la fiction, d’un récit qui expose le spectacle de sa propre métamorphose : la conversion à vue d’une fantaisie ethnographique en mélodrame lacrymal. Les éléments du premier tournage, agencés dans la première moitié du film en un kaléidoscope de motifs et de saynètes (pompiers et incendies, rivière et pont, chansons et légendes locales), constituent la matière première du mélodrame en gestation. Un fourmillement de petites fictions, d’ébauches de récits, en l’attente du drame qui les fera revenir pour les couler dans le mouvement romanesque d’un mélo. Gomez a ajouté à cette première matière les scènes d’une sorte de making off : casting, discussions entre le réalisateur et son producteur inquiet, équipe désoeuvrée.

La seconde partie du film, complètement scénarisée cette fois-ci, s’installe donc très progressivement et change les habitants en acteurs. Ainsi une jeune fille, Tania, que l’on voyait dans la première partie en train d’interrompre l’équipe du film qui joue à une sorte de pétanque locale, devient un peu plus tard l’objet d’une petite interview (on la voit faire un boulot d’été dans un poste de surveillance des incendies), avant de finalement devenir le centre du trio de la fiction naissance. Tombée amoureuse de son cousin venu de France pour les vacances, elle se voit barrer la route par un père jaloux qui ne s’est jamais remis du départ de sa femme (morte ou partie avec un médecin de Lisbonne, on ne sait pas). La relation père-fille est ambigüe, et cette dernière se range en fait derrière la relation qui parait la moins incestueuse des deux. Son cousin est joué par Fabio que l’on a vu un peu avant en train de faire du hockey dans une scène au rythme très fluide et très maîtrisé ; il est rebaptisé Helder en passant dans la fiction, où il accompagne à la guitare la famille dans ses tournées de concerts dans les villages. L’amour pour sa cousine se tisse dans des scènes de complicité très bien faites : par exemple quand sa cousine écrit à son copain et qu’ils lui dictent ensemble ce que des amants doivent se dire, se renvoyant la balle en souriant et sans lui laisser le temps de noter. Les chansons sont centrales dans le film qui superpose régulièrement conversations et images de façon désynchronisée ; malheureusement introuvables en dehors d’une petite liste de titres (comme celui-ci) à fouiller à l’occasion, elles accompagnent toujours de près ou de loin l’évolution de l’intrigue et diffusent une nostalgie à la portugaise, la saudade :

Mon cher mois d’août / Je rêve de toi toute l’année. J’ai le sourire aux lèvres / Mon cher mois d’août / Car je sais que je vais revenir

Encore dans Télérama, Gomes décrit cette impression :

L’été dans cette région est un moment particulier, une époque d’euphorie et de sentimentalisme exacerbé, tous ceux qui ont dû partir pour travailler, dans les grandes villes ou à l’étranger, sont de retour. Et ils ont de leur pays une vision sublimée.

Miguel Gomes la capture avec une très grande justesse, et fait même à la fin du film une petite explication de sa méthode dans une discussion avec son monteur son, à qui il explique qu’il ne peut pas enregistrer les gens à leur insu ni ajouter aux images des sons « qui n’existent pas », c’est-à-dire ceux qu’il prend un malin plaisir à superposer comme un commentaire minutieux, amoureux et discret de la réalité documentaire.

Foxcatcher

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Foxcatcher (États-Unis, 2015), un film de Bennett Miller avec Channing Tatum, Steve Carell et Mark Ruffalo. Durée : 2h14. Sortie France : 21 janvier 2015. Produit par Annapurna Pictures et distribué par Mars Distribution.

En regardant la filmographie de Steve Carrell après The Office (principalement des comédies grand public comme Moi, moche et méchant ou Crazy Stupid Love) on se dit qu’il était temps pour lui d’avoir un premier rôle dans un autre registre. C’est ce que lui offre Foxcatcher où il apparaît radicalement transformé, dans le rôle d’un énigmatique millionnaire américain descendant d’une lignée de vendeurs de canons reconvertie dans l’industrie chimique. Son personnage John du Pont (qui a vraiment existé) se met en tête de monter une équipe de lutteurs et de l’emmener aux J.O. de Séoul 1988. Obsessionnel, lunatique, il cherche sans cesse l’approbation d’une mère au caractère glacé, passionnée de chevaux et qui voit la lutte comme un sport inférieur. Du Pont met la main sur deux frères médaillés aux JO, Mark et Dave Schultz ; il recrute d’abord le premier qui devient rapidement son poulain pour la course à l’or, puis le deuxième quand sa relation avec Mark commence à tourner au vinaigre. Emprunt d’un patriotisme primaire marqué par la guerre froide, il se construit une légende personnelle de toutes pièces : il auto-produit un documentaire sur sa famille (Quest for the Best), finance des compétitions locales de luttes où les participants le laissent gagner, s’invente des surnoms glorieux (comme « Golden Eagle », alors même que comme le dit npr il ressemblerait davantage à un canari sous calmants) et énumère méticuleusement ses occupations (« Ornithologist, philatelist, philanthropist », scène géniale où il fait répéter son discours à Mark dans l’hélicoptère). Malgré les tensions qui l’animent, la promiscuité entre les deux hommes va de plus en plus loin, jusqu’à une scène (très brève) qui montre assez explicitement un rapport sexuel entre le coatch et son athlète dans la salle d’entraînement. Slate explique ce passage :

Et là où le film mentionne une tension sexuelle entre eux –plus que de la tension, d’ailleurs–, ce n’est visiblement pas exact. Schultz précise que du Pont avait «créé» une prise de lutte, qu’il avait baptisé la «Foxcatcher Five». «Fondamentalement», dit-il, «il attrapait les couilles de quelqu’un à pleine main.» Du Pont avait eu cette idée en entendant Schultz parler d’un match durant lequel il avait pincé les testicules d’un adversaire pendant «une fraction de seconde», un geste désespéré alors qu’il venait d’être mis au tapis. Quand du Pont essaya la «prise» sur Schultz, Schultz lui jeta un regard noir et du Pont saisit le message. Plus tard, un autre lutteur de l’équipe allait lui faire part de son exaspération d’avoir subi cette prise de la part de du Pont; Schultz regrettera de n’avoir pas signalé ce cas au directeur athlétique de Villanova (et comparera même la chose à l’affaire Sandusky).

Les scènes d’entraînement, plus que celles de combat, sont fascinantes ; la première notamment, où Mark s’échauffe avec son frère, montre toute la beauté de ce sport où la fluidité des gestes rend la harmonieuse la brutalité spectaculaire de la confrontation physique. Elles rendent d’autant plus forte la relation qui relie Mark à son frère, dans l’ombre duquel il évolue constamment jusqu’au moment où Dupont va chercher à créer une scission entre eux pour faire avancer son projet. Mark est un peu buté, voire un peu autiste, et sa relation à Dave est proche de la dépendance ; la seconde partie du film, où ce dernier rejoint le camp d’entraînement créé par Dupont en Pennsylvanie, est donc un triangle amoureux des plus bizarres. Steve Carrell, complètement transformé physiquement (ne reste que le nez gigantesque), devient de plus en plus inquiétant et son jeu s’accorde très bien à la lenteur mutique des plans. Le Monde :

Il est à la fois grotesque, et rendu terriblement inquiétant par le pouvoir que lui donne son argent. Asservissant aux exigences de sa fiction délirante toute une cohorte d’individus (sportifs, avocats, documentaristes…) qui, en en devenant les acteurs, lui donnent une réalité, il s’affirme, à mesure que la brume se dissipe autour de lui, comme le dictateur d’un régime fasciste miniature. Au fil de longs plans séquences contemplatifs, baignés dans des paysages sonores sourdement bourdonnants, l’impression domine d’être dans un rêve éveillé, où les sensations priment sur les dialogues, au point que ceux-ci sont régulièrement rendus inaudibles, quand ils ne sont pas répétés en boucle, comme des mantras. Pour filmer la campagne, la brume, Bennett Miller semble puiser dans une tradition paysagère de la peinture américaine. Pour les chevaux, les lutteurs (qui confirment le penchant du cinéaste à filmer les corps en mouvement, déjà déterminant dans Le Stratège, son film précédent, situé dans le milieu du base-ball), ce serait plutôt les séries photographiques de Muyerbridge.

La dernière séquence, où l’on voit Mark reconverti dans un pauvre spectacle de catch, montre la destruction de ses idéaux après celle de sa famille : ultime étape d’une descente aux enfers avec un fou unique en son genre.

La femme modèle

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Designing Woman (États-Unis, 1957), un film de Vincente Minnelli avec Gregory Peck, Lauren Bacall et Dolores Gray. Durée : 1h58. Reprise France : 3 août 2009. Produit par MGM et distribué par Warner Bros.

La femme modèle pourrait être un concours d’élégance dont Lauren Bacall remporterait la palme haut la main : un blog recense les dizaines de très beaux costumes qu’elle porte à merveille au cours du film. Pour le reste le film est plutôt drôle dans sa manière de présenter la distance qui sépare deux milieux sociaux : celui d’un journaliste sportif passionné par la boxe et d’une femme qui travaille dans la mode avec autour d’elle une nuée d’artistes excentriques. Le scénario ne vole pas beaucoup plus haut que cette ambition de faire rire par effet de contraste, mais cela donne lieu à des scènes bien pensées comme celle des raviolis, ou au début lorsque tous les sons sont amplifiés à outrance autour de Gregory Peck pour souligner sa gueule de bois, ou encore lorsqu’il déclare en observant sa femme dans un défilé de mode :

Have you ever been to a fashion show? It’s a sort of a pagan ritual, a ceremonial dance where the faithful sit around sipping tee and worshipping clothes. There is a sacrifice involved too: $1,500 for a dress, $350 for a nightie. So help me! The high priestess of this slaughter was my Marilla.

Parfois le film penche du côté de la comédie musicale, comme à la fin dans la grande scène de bagarre de rue où un danseur va éliminer tout le monde en quelques cabrioles. L’ensemble est un peu long mais amusant.