Et maintenant ?

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E Agora? Lembra-me (Portugal, 2014), un film de Joaquim Pinto avec Joaquim Pinto et Nuno Leonel. Durée : 2h44. Sortie France : 19 novembre 2014. Produit par C.R.I.M. Productions et distribué par Epicentre.

Et maintenant ? est un film beau et intime, qui prend la forme d’un long carnet de bord sur la maladie. Au moment où il commence à filmer, Joaquim Pinto est atteint à la fois de l’hépatite C et du Sida. Ses forces vont en diminuant, il ne peut plus continuer son travail d’ingénieur du son et de producteur. Après un dernier tournage avec André Téchiné, sur Loin, il décide de partir dans les Açores, pour apprendre à cultiver la terre et retrouver le contact avec la nature. Il vit là en plein isolement avec son compagnon, Numo Leonel, et leurs quatre chiens. Pinto observe son corps se dégrader petit à petit : quand il entame un protocole expérimental, il sent sa volonté s’affaiblir et sent que son corps ne suit qu’à moitié. La vie se résumé alors aux contraintes qu’il se fixe : arroser les plantations, promener les chiens, faire ses piqûres, filmer quelques instants. Ces moments sont très forts, parfois à cause des circonstances (les incendies d’été qui ravagent les campagnes), parfois non (une simple sieste avec les chiens prend des allures de paradis terrestre). Ils contrastent avec les échos lointains du monde extérieur qu’amènent une télé blafarde et déprimante, ou les souvenirs qu’il exhume de boîtes de souvenirs. Le monde lui paraît « triste », et la vie qu’il mène avec Numo, à l’écart des villes, une chose trop rare. Il cherche des réponses partout, sur internet, dans des grottes et dans de vieux manuscrits en bibliothèques, et à tout : sa maladie, le fonctionnement de la vie, le secret du rapport qu’entretenaient les premiers hommes à la nature et qui lui semble aujourd’hui perdu. À l’écran ce questionnement s’étire en longueur, au risque de devenir parfois un peu monotone ; mais l’alternance du regard derrière la caméra (puisque Numo prend régulièrement le relai), et un montage très maîtrisé (certaines superposition de plans sont vraiment réussies) tiennent l’ensemble en tension permanente, vers une fin qu’on pense inéluctable.

Polisse

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Polisse (France, 2011), un film de Maïwenn avec Karin Viard, JoeyStarr et Marina Foïs. Durée : 2h07. Sortie France : 19 octobre 2011. Produit par Arte France Cinéma et distribué par Mars.

Gros succès pour Arte qui en rediffusant le film passe la barre des 2 millions de téléspectateurs, soit autant que le nombre d’entrées en salles, preuve que le titre de Maïwen est un succès populaire durable, qui a plu et plaît encore. Il faut dire que le casting rassemblé est massif, et quand bien même le scénario est centré sur un groupe, on a quand même au moins cinq acteurs de premier plan, la prise de risque est assez faible. Le film est constitué de petites scènes de la vie de la brigade de protection des mineurs, qui vont de la fille violée par son père à la descente dans un camp de roms dont les gamins sont exploités pour faire du vol à la tire, en passant parfois par des affaires plus légères comme un vol de portable. Il dresse surtout le portrait d’un groupe de flics, profession que le cinéma français aime beaucoup sacraliser et figer dans des traits invariables : bourrus et sans chichis mais francs du collier, intransigeants sur l’éthique, incapables d’avoir une vie de famille, souvent au bord de l’alcoolisme ou de la dépression. Ici les personnages cumulent un peu tous les clichés à la fois, et n’ont vraiment pas la finesse de ceux de la série Engrenages, qui a également pour elle la diversité des professions (juge d’instruction, avocat, etc.) : pour souligner la tension du milieu, on a plusieurs fois droit à des pétages de plomb surjoués, où chacun se défoule sur le voisin en énumérant les horreurs qu’il a eu à voir dans la journée. À ce petit jeu c’est Marina Foïs qui s’en tire le mieux, car elle trouve là une occasion d’exprimer son talent sur le registre de la dépression ; au contraire certains sont à côté de la plaque, comme Elkaïm en jeune premier aux répliques niaises sensé tirer vers la comédie. Le duo JoeyStarr – Maïwenn est quant à lui plutôt convaincant, mais c’est surtout grâce au bagou du premier. Leur histoire tend à interférer avec la narration, sans rien apporter au traitement du groupe dans le scénario. Dans l’ensemble un film bien mené, que j’aurais aimé voir assumer davantage sa veine de réalisme social plutôt que de chercher comme il le fait à plaire à tout le monde en tournant autour du pot.

Curling

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Curling (Canada, 2011), un film de Denis Côté avec Philomène Bilodeau, Roc LaFortune et Sophie Desmarais. Durée : 1h32. Sortie France : 26 octobre 2011. Produit par Nihilproductions et distribué par Capricci.

Film étrange du canadien Denis Côté, ancré dans un pays pris étouffé dans la neige et le froid. On suit le parcours d’un homme au nom inconnu (surnommé Moustache) qui vit seul, reclus, avec sa fille déscolarisée de douze ans. Le jour il travaille dans un bowling et s’occupe de l’entretien d’un motel désert, tandis qu’elle ne fait rien ; la mère est absente, internée en hôpital psychiatrique. Le film est mutique et très lent, et le thriller s’installe en douceur. C’est d’abord une trace de sang repéré dans une des chambres, puis un groupe de cadavres glacés que trouve la jeune fille en se promenant dans les alentours de la maison, et qu’elle retourne voir plusieurs fois sans en parler à personne. Moustache de son côté évolue entre le glauque extrême – lorsqu’on découvre comment il opère, simplement en ramassant une victime d’accident au bord de la route déserte – et des petites occasions de socialisation, notamment avec la nouvelle employée du bowling ou au cours d’une partie de curling, ce jeu bizarre qui ne ressemble à rien de connu. Le film n’apporte aucune réponse aux mystères qu’il distille, et beaucoup de choses restent de l’ordre du suggéré ; Denis Côté n’a pas l’air de chercher à mener son intrigue quelque part mais plutôt à construire un personnage et à travailler un style. C’est ce qui se dégage d’une bonne interview de Télérama où il aborde trois séquences. La séance de curling :

A priori, il n’y a pas de raison géniale d’avoir appelé le film Curling autre que de souligner le seul moment où le personnage semble s’intéresser au monde. C’est un film sur un homme qui chercher à négocier avec la vie. S’il s’adonnait à ce sport, ironiquement considéré ennuyeux, JF pourrait se rapprocher des vivants. Cette scène ne se veut qu’informative mais quelques observateurs aiment y détecter une sorte de métaphore de tout le film. Il y a bien dans les règles des « pierres de garde » qui glissent et protègent « la maison » mais le symbole ou les clins d’oeil s’arrêtent là… Il n’y a pas trente-quatre symboles ni douze niveaux de lecture dans ce film.

Le dialogue à propos de sa fille :

Les cinéastes épris de contemplation, de silences, d’atmosphères vous diront que filmer les conversations à trois ou quatre devient vite effrayant. Il faut passer de l’information, donner dans la psycho, placer la caméra au bon endroit tout en évitant le champ contre-champ mou. On n’aime pas. Encore une fois, j’ai tenté ce plan statique, à trois. Puis au départ de Kennedy vers la cave, je recoupe, me rapproche, resserre, pour sauver un peu d’intimité. Il faut. Il faut accepter la coupe pour gagner de l’émotion. Le plan serré vient s’introduire dans l’intimité de Jean-François. Il n’a pas le choix, il doit répondre à l’interrogatoire d’Isabelle, la fille du bowling. Il est poussé dans ses derniers retranchements. Il ne peut s’évader. D’un problème de banalité de la forme, je suis content de gagner en proximité : le personnage est piégé par le plan.

Le plan large où ils marchent sur le bord de la route et envoient bouler un policier qui leur demande ce qu’ils font là :

J’ai appliqué sur tout le film un certain sens de l’économie et de l’ordinaire puis il y a cette incongruité, ce plan-séquence pas très loin du spectaculaire. Nous avions prévu de la tourner de façon assez classique. Le personnage du père confrontait le policier, en gros plans. Ça devait faire un peu western et marquer le début du film ; marquer le malaise du père par rapport à l’autorité. Mais depuis quatre jours, il faisait -20° C avec de grands vents. Nous avions changé l’horaire de tournage et nous ne tournions que des intérieurs. Il fallait maintenant et absolument sortir, mais comment tourner la scène ? J’ai eu cette idée d’un long plan simple, large, improbable. Les comédiens jouaient dans un vent dément. Ma chef-op Josée Deshaies n’y croyait pas trop. Nous étions certains que le plan finirait à la poubelle. Au final, tout le monde me parle de cette scène, de Fargo, du côté décalé et je ne sais quoi d’autres. Il faut absolument s’abandonner à ces accidents. Le plan n’a rien à faire dans la logique esthétique ou économique du film… Et pourtant !

Melancholia

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Melancholia (France, 2011), un film de Lars von Trier avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg et Alexander Skarsgård. Durée : 2h10. Sortie France : 10 août 2011. Produit par Memfis Film et distribué par Les Films du Losange.

Depuis le temps qu’on me le cite comme l’oeuvre la plus aboutie de Lars von Trier, j’avais hâte de voir Melancholia. Je me lance, et ça démarre par une scène d’ouverture kitsch au possible, avec une photographie immonde sur un morceau magnifique de Wagner. On y voit Kirsten Dunst avec des oiseaux morts qui tombent autour d’elle, puis Charlotte Gainsbourg, son fils dans les bras, dont les pieds s’enfoncent au ralenti dans une pelouse qu’on dirait en guimauve, puis un cheval qui tombe à terre tout aussi lentement, puis re-Kirsten Dunst, cette fois en robe de mariée, qui tente de courir malgré des ronces qui la retiennent. Et puis il y a la fameuse Melancholia, gigantesque et bleue, qui vient s’écraser sur la terre (à moins que ce ne soit la Terre qui le fasse, vu la différence d’échelles) dans une apothéose de mauvais goût. Dans ce fast-forward à l’évidence sur-travaillé, tout en tableaux paroxysmiques, il n’y a aucune cohérence esthétique. Lars von Trier empile les effets de manche et ça ne donne rien, le ressenti est inexistant, l’empathie absente.

La première partie du film, centrée sur un mariage raté, fait beaucoup penser au Festen de Thomas Vinterberg (compagnon du Dogme95), mais elle est loin d’avoir sa saveur. Seule Charlotte Rampling distille une haine un peu convaincante quand elle campe une mère blasée de tout qui à l’occasion humilie publiquement son mari avec une réplique bien sentie, mais pour le reste Kirsten Dunst est bien en peine de tout porter sur ses épaules face à Charlotte Gainsbourg qui manque cruellement de répondant ou au mec de 24 heures chrono qui n’arrive décidément pas à sortir de son rôle. La seconde partie est d’une longueur effroyable, complètement centrée sur l’attente d’une apocalypse qui met une heure à venir en multipliant les effets d’annonce (grêlons, électricité statique, tout y passe), pour une chute visuellement aussi moche que l’ouverture. Le cinéma de Lars von Trier me laisse vraiment indifférent, je n’éprouve rien pour ses personnages, à croire que ses films sont toujours basés sur des idées mal mise en oeuvre avec des acteurs sans émotion.

Mary, Queen of Scots

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Mary, Queen of Scots (France, 2014), un film de Thomas Imbach avec Camille Rutherford, Sean Biggerstaff et Aneurin Barnard. Durée : 2h10. Sortie France : 12 novembre 2014. Produit par Okofilm et distribué par Aramis.

Cette adaptation de la vie de Mary Stuart est une belle surprise, tant du point de vue de la mise en scène que du casting. Camille Rutherford, que je n’avais jamais vue ailleurs auparavant, est la vraie révélation du film, qui porte à elle seule toute la charge d’une intrigue fondée sur l’isolement de Marie et l’impossibilité qui est la sienne de s’appuyer sur ses proches. Le destin de Mary Stuart est particulièrement tourmenté, et instrumentalisé dès son plus jeune âge par la France, qui y voit la possibilité de s’implanter en Écosse et potentiellement de prendre la couronne d’Angleterre – à laquelle Mary peut légitimement prétendre. Mais Élisabeth ne l’entend pas de cette oreille, et va s’engouffrer dans toutes les erreurs que commet la jeune femme pour imposer ses vues sur l’unité de l’île autour de sa personne, et du protestantisme. Le film se concentre sur cette fausse amitié de vraies rivales, qui chacune à sa manière tente de s’extraire de l’emprise des hommes sur eux. Une voix off vient ponctuer les épisodes de lectures des lettres de Mary à son aînée, mais toujours à sens unique. La figure d’Elisabeth est omniprésente mais fantomatique, tantôt incarnée par un bouffon qui la parodie avec une poupée, tantôt représentée par ses émissaires qui amènent avec eux des portraits d’elle pour signifier sa présence royale. La jeune reine d’Écosse enchaîne les maris, qui tombent par complot, maladie ou jeu politique. Elle est en fin de compte très seule, surveillée en permanence par son frère et par des barons écossais qui veulent sa peau. Plusieurs moments sont coupés par des scènes fantasmées, parfois prémonitoires (comme celle où elle se voit amenée à l’échafaud, ce qui évite à la fin du film de trop verser dans le pathos), toujours amenée avec justesse. La finesse du portrait doit beaucoup au jeu de Rutherford dont la présence occupe toute l’image, et qui s’en tire très bien au niveau de l’accent anglais (en même temps son père est anglais). Apparemment c’est la première fois qu’elle a un vrai premier rôle, même si elle a joué dans quelques films dont La vie d’Adèle (Kechiche a vraiment le nez fin) et la comédie plutôt sympa Les coquillettes, qu’elle a donné sa voix à la voiture de Holy Motors et qu’elle a fait beaucoup de théâtre. C’est peut-être une bonne raison de voir Low life, même si c’est un premier film et que le synopsis a l’air un peu chiant.

Une nouvelle amie

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Une nouvelle amie (France, 2005), un film de François Ozon avec Romain Duris, Anaïs Demoustier et Raphaël Personnaz. Durée : 1h47. Sortie France : 5 novembre 2014. Produit par Mandarin Cinéma et distribué par Mars Distribution.

Le début du film a une construction très pesante, puisque Ozon décide de résumer la relation ambivalente de Claire (Anaïs Demoustier) avec son amie d’enfance Laura très brièvement, en plusieurs flashbacks courts qui s’enchaînent : la rencontre à l’école, un peu de balançoire dans le jardin familial, une promenade dans les bois, un coeur gravé sur un arbre. Puis viennent les scènes plus déterminantes : la soirée en boîte où elles rencontrent simultanément leurs maris respectifs, et les deux mariages (même église, même assemblée). Ozon s’appliquera ensuite à reproduire dans le reste du film les scènes d’enfance au détail près, avec son personnage devenu adulte et celui de Romain Duris dans le rôle de la « nouvelle meilleure amie ». Le propos est donc démonstratif et peu nuancé, comme l’est d’ailleurs la volonté de David de se déguiser en sa défunte femme : pour faire passer le deuil dans un premier temps, ensuite par attraction pour Claire – qui endosse donc symboliquement le rôle du mari, avec un costume plus masculin (pantalon noir et petit col blanc, cheveux attachés) et un corps androgyne souligné dans une scène de sexe avec son mari.

Le film a beaucoup de choses en commun avec Jeune et jolie, en particulier l’idée de transgression d’un tabou dans de grands espaces neutres : un centre commercial, un salon vide, une maison dans une banlieue anonyme, ou dans les deux cas un hôtel – qui s’appelle ici Viriginia, nom que donnera Claire à David quand il est en femme. J’avais vraiment peu aimé le précédent film, dénué de propos et désincarné par le non-jeu de Marine Vacth, où Ozon passait volontairement à côté de son sujet. Mais Une nouvelle amie est sauvé par Duris qui se sort très bien de l’exercice, ce qui n’était pourtant pas évident avec son physique ultra-velu et son bas de visage très carré ; mais c’est amusant de constater à quel point son physique peut être plus féminin qu’on ne pourrait le penser (un plan sur son lit, qui remonte sur ses jambes, laisse vraiment douter de qui est montré à l’écran). Il finit par amener les interrogations de son personnage de façon convaincante, avec un second degré bienvenu vu le caractère improbable du scénario.