Night Call

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Nightcrawler (États-Unis, 2014), un film de Dan Gilroy avec Jake Gyllenhaal, Rene Russo et Riz Ahmed. Durée : 1h57. Sortie France : 26 novembre 2014. Produit par Bold Films et distribué par Paramount.

Le titre français fait évidemment penser à la chanson qui accompagnait Drive, d’autant que le producteur est le même sur les deux films ; double raison de s’en méfier, mais au final aucun rapport entre les deux même si ici aussi ça se passe la nuit et 70% du temps au volant. Ici il n’est pas question de braquage mais d’une frange étrange de la population des « stringers », que décrivait déjà le Monde Diplomatique dans un article paru en 1993 – et qui pourrait d’ailleurs très bien servir de synopsis au film. Ce sont les charognards de la télé, qui se greffent sur les radios de la police pour arriver en même temps qu’eux (voire avant) sur les scènes de crime et avoir des images plus vraies que nature. Travailleurs freelance, ils sont les mercenaires du voyeurisme dont le travail est regardé par tous mais que personne ne pourrait accepter moralement.

Jake Gyllenhaal campe un nouveau venu dans la profession, et est d’emblée présenté comme dénué d’humanité. Travailleur acharné, sa mentalité est celle d’un pur produit du capitalisme en marche : dès le début du film il se dit prêt à travailler à n’importe quelle condition, pour mettre un pied dans la porte. Ensuite il parle de business plan en permanence, dresse une liste de ses points forts / points faibles qu’il révise régulièrement, et devient exploiteur à son tour en recrutant un jeune comme stagiaire sous-payé pour l’assister dans ses tâches. Son personnage  fait étrangement penser à Javier Bardem dans No country for old men : intelligent mais obsessionnel, d’autant plus inquiétant qu’il essaye de se rendre sympathique ou de gagner la confiance des autres. Il est plusieurs choses à la fois : un industriel en devenir, petit entrepreneur sans scrupule dont la gloire finale prendra la forme de deux camions, d’une caméra HD, d’un petit studio de montage ou d’une paire de clés 3G ; mais aussi un amateur d’images, qui travaille ses plans au point de changer la disposition d’une scène de crime pour la rendre plus éloquente. Enfin c’est un maniaque du voyeurisme dont l’ambition professionnelle est minuscule par rapport aux compromis moraux qu’elle implique, et potentiellement un meurtrier, pour qui un proche devient en moins d’une seconde un corps qu’il faut filmer sous les angles les plus trash possibles. Gyllenhaal réussit le tour de force d’incarner avec brio tous les travers de cette personnalité malade, comme le croisement final des maux à travers lesquels s’incarne le capitalisme à Los Angeles : absence complète de compassion, voyeurisme et appât du gain.

The Ring

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The Ring (États-Unis, 2002), un film de Gore Verbinski avec Naomi Watts, Brian Cox et Martin Henderson. Durée : 1h50. Sortie France : 5 février 2003. Produit par Dreamworks et distribué par United International Pictures.

The Ring m’avait traumatisé au collège, alors même que je n’avais regardé que les 10 premières minutes. J’ai fini par retrouver le passage où je m’étais arrêté, qui est extrêmement court mais très habilement amené, où l’on aperçoit pour la première fois la jeune fille après sa mort, prostrée dans un placard, le visage déformé par l’horreur. Verbinski amène ça avec beaucoup de malice, en plein milieu d’une conversation au cours de l’enterrement de la jeune fille ; Naomi Watts parle à la mère de cette dernière, qui lui dit avoir « vu son visage » en la trouvant morte, et un insert d’à peine deux secondes amène d’un coup cette vision terrifiante, introduite par sa main qui ouvre le placard.

Passé ce premier choc, le film est très bien mené, et l’atmosphère est tout le temps glaçante, en grande partie grâce à une photographie lugubre (la palette de couleurs est assez proche de celle de Saw) et au travail de Naomi Watts, qui prend le rôle après son apparition dans Mulholland Drive. Le scénario, sans être d’une originalité folle (une petite fille possédée tuée par sa mère) est suffisamment tordu pour mettre mal à l’aise et que la réalisation puisse se contenter de faire de la suggestion. Film de Culte :

Le masque d’horreur de Gorgô, l’œil gorgonéen, confrontaient, comme le fantôme du Cercle, à l’indicible, à l’impalpable, ce qui cristallise une peur déraisonnée. Ainsi, fait assez singulier pour un film d’horreur, on n’assistera à aucune mise à mort directement à l’écran, Le Cercle s’inscrivant après Sixième Sens ou Les Autres dans une tradition renouvelée de la suggestion plutôt que de l’horreur montrée. De même, le cheval, présent dans le film, est une manifestation d’une Puissance des Enfers au même titre que le chien ou le serpent dans le bestiaire démoniaque grec. Le cheval qui se cabre, c’est la manifestation du frénétique et de la terreur pure, le hennissement ou le claquement des sabots appartiennent aux codes de l’horreur diabolique. Anna Morgan, éleveuse de chevaux, devient alors en quelque sorte celle qui ” élève les monstres “, leur mère, telle une Lilith mythologique. En mettant l’animal ainsi en scène, Verbinski offre au film une de ses rares incartades hors de l’oeuvre original, proposant également ce qui constitue une de ses plus belles scènes de par la fascination et le malaise conjugués que le pathétique spectacle suscite.

Le cheval noir qui se cabre, rue et saute d’un ferry en marche pour finir broyé par l’hélice, constitue effectivement une très bonne séquence.

Respire

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Respire (France, 2014), un film de Mélanie Laurent avec Joséphine Japy, Lou de Laâge et Isabelle Carré. Durée : 1h32. Sortie France : 12 novembre 2014. Produit par Move Movie et distribué par Gaumont.

Mélanie Laurent a un peu le syndrome de Guillaume Canet à l’envers : lui devrait se cantonner à n’être qu’acteur, elle à n’être que réalisatrice. Respire le confirme, avec une réalisation correcte et un drame bien mené. Le film n’échappe cependant pas à quelques travers très « cinéma français », dont un qui est particulièrement agaçant : celui qui consiste, dès qu’une scène se passe dans une salle de cours, à mettre dans la bouche du prof de philo ou de lettres un indice vers le sujet du film. Mélanie Laurent fait du Kechiche, et annonce la couleur : « la passion c’est bien mais ça peut nous entraîner trop loin, on peut perdre pied etc. », exactement le même discours que dans La vie d’Adèle. La passion est d’ailleurs du même ordre, puisque plane sur l’amitié des deux filles une permanente ambiguïté sexuelle, à l’âge où le monde est obsédé par la question de savoir qui a déjà couché. Autre tic : le choix du lieux, cette espèce de banlieue sans nom et sans âme qu’on voit désormais partout, le cadre paresseux d’Une nouvelle amie et de tant d’autres films, qui à la fois confère une caution sociologique à peu de frais (on montre le périurbain, à défaut de vraiment montrer la « France d’en bas »), et se laisse filmer à peu près n’importe comment. Chronicart écrit ainsi :

Il n’y a pas besoin de chercher beaucoup pour situer l’imaginaire du film. La banlieue pavillonnaire anonyme où Laurent installe son récit évoque d’emblée le topos du cinéma indépendant américain, dont le folklore esthétique est omniprésent. Balade dans des champs de blé baignés d’une lumière orangée, lens flares contemplatifs et jeunesse Levi’s : les ingrédients de Respire composent un tableau qui fleure bon l’auteur Sundance (la critique outre-Atlantique semble d’ailleurs avoir avalé sans broncher). Mais Mélanie Laurent, élève aussi appliquée que fayote, n’oublie pas de payer son tribut au cinéma français, à commencer par Kechiche. La vie de Charlie a de faux-airs de celle d’Adèle, depuis la chronique d’une relation sous tension jusqu’à l’apparition d’un hang, cet instrument de musique qui sert de bande-son au film de Kechiche.

La cohérence du film doit en effet beaucoup à son casting, car le duo marche bien au moins dans la première partie. Quand la violence s’installe le scénario devient plus pesant, et le harcèlement du personnage de Lou de Laâge est vraiment sans finesse : le téléphone qui sonne non-stop, les insultes marqués en 15 exemplaires dans le lycée, tout se déchaîne trop vite et semble du coup un peu tiré par les cheveux, d’autant qu’on ne voit quasi pas Sarah pendant cette séquence. De même Isabelle Carré, attachante en mère de famille monoparentale, est complètement absente quand il s’agit de comprendre quoi que ce soit chez sa fille. En revanche l’ambiguïté du personnage de Joséphine Japy est très réussie, et s’éloigne très lentement de la façade impassible et douce des débuts. À partir du moment où on connait le secret principal de l’affaire, les scènes de confrontation donnent envie de renverser le point de vue et de saisir la violence de ce qu’inflige aux autres cette fille apparemment sans défense : elle abandonne purement et simplement sa meilleure amie précédente, humilie la nouvelle en révélant son mensonge devant les autres, la suit chez elle pour découvrir sa vie privée… Bref finalement le duo fait bien la paire, et la brutalité de la conclusion sonne moins comme une surprise qu’une confirmation.

Et maintenant ?

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E Agora? Lembra-me (Portugal, 2014), un film de Joaquim Pinto avec Joaquim Pinto et Nuno Leonel. Durée : 2h44. Sortie France : 19 novembre 2014. Produit par C.R.I.M. Productions et distribué par Epicentre.

Et maintenant ? est un film beau et intime, qui prend la forme d’un long carnet de bord sur la maladie. Au moment où il commence à filmer, Joaquim Pinto est atteint à la fois de l’hépatite C et du Sida. Ses forces vont en diminuant, il ne peut plus continuer son travail d’ingénieur du son et de producteur. Après un dernier tournage avec André Téchiné, sur Loin, il décide de partir dans les Açores, pour apprendre à cultiver la terre et retrouver le contact avec la nature. Il vit là en plein isolement avec son compagnon, Numo Leonel, et leurs quatre chiens. Pinto observe son corps se dégrader petit à petit : quand il entame un protocole expérimental, il sent sa volonté s’affaiblir et sent que son corps ne suit qu’à moitié. La vie se résumé alors aux contraintes qu’il se fixe : arroser les plantations, promener les chiens, faire ses piqûres, filmer quelques instants. Ces moments sont très forts, parfois à cause des circonstances (les incendies d’été qui ravagent les campagnes), parfois non (une simple sieste avec les chiens prend des allures de paradis terrestre). Ils contrastent avec les échos lointains du monde extérieur qu’amènent une télé blafarde et déprimante, ou les souvenirs qu’il exhume de boîtes de souvenirs. Le monde lui paraît « triste », et la vie qu’il mène avec Numo, à l’écart des villes, une chose trop rare. Il cherche des réponses partout, sur internet, dans des grottes et dans de vieux manuscrits en bibliothèques, et à tout : sa maladie, le fonctionnement de la vie, le secret du rapport qu’entretenaient les premiers hommes à la nature et qui lui semble aujourd’hui perdu. À l’écran ce questionnement s’étire en longueur, au risque de devenir parfois un peu monotone ; mais l’alternance du regard derrière la caméra (puisque Numo prend régulièrement le relai), et un montage très maîtrisé (certaines superposition de plans sont vraiment réussies) tiennent l’ensemble en tension permanente, vers une fin qu’on pense inéluctable.

Polisse

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Polisse (France, 2011), un film de Maïwenn avec Karin Viard, JoeyStarr et Marina Foïs. Durée : 2h07. Sortie France : 19 octobre 2011. Produit par Arte France Cinéma et distribué par Mars.

Gros succès pour Arte qui en rediffusant le film passe la barre des 2 millions de téléspectateurs, soit autant que le nombre d’entrées en salles, preuve que le titre de Maïwen est un succès populaire durable, qui a plu et plaît encore. Il faut dire que le casting rassemblé est massif, et quand bien même le scénario est centré sur un groupe, on a quand même au moins cinq acteurs de premier plan, la prise de risque est assez faible. Le film est constitué de petites scènes de la vie de la brigade de protection des mineurs, qui vont de la fille violée par son père à la descente dans un camp de roms dont les gamins sont exploités pour faire du vol à la tire, en passant parfois par des affaires plus légères comme un vol de portable. Il dresse surtout le portrait d’un groupe de flics, profession que le cinéma français aime beaucoup sacraliser et figer dans des traits invariables : bourrus et sans chichis mais francs du collier, intransigeants sur l’éthique, incapables d’avoir une vie de famille, souvent au bord de l’alcoolisme ou de la dépression. Ici les personnages cumulent un peu tous les clichés à la fois, et n’ont vraiment pas la finesse de ceux de la série Engrenages, qui a également pour elle la diversité des professions (juge d’instruction, avocat, etc.) : pour souligner la tension du milieu, on a plusieurs fois droit à des pétages de plomb surjoués, où chacun se défoule sur le voisin en énumérant les horreurs qu’il a eu à voir dans la journée. À ce petit jeu c’est Marina Foïs qui s’en tire le mieux, car elle trouve là une occasion d’exprimer son talent sur le registre de la dépression ; au contraire certains sont à côté de la plaque, comme Elkaïm en jeune premier aux répliques niaises sensé tirer vers la comédie. Le duo JoeyStarr – Maïwenn est quant à lui plutôt convaincant, mais c’est surtout grâce au bagou du premier. Leur histoire tend à interférer avec la narration, sans rien apporter au traitement du groupe dans le scénario. Dans l’ensemble un film bien mené, que j’aurais aimé voir assumer davantage sa veine de réalisme social plutôt que de chercher comme il le fait à plaire à tout le monde en tournant autour du pot.

Curling

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Curling (Canada, 2011), un film de Denis Côté avec Philomène Bilodeau, Roc LaFortune et Sophie Desmarais. Durée : 1h32. Sortie France : 26 octobre 2011. Produit par Nihilproductions et distribué par Capricci.

Film étrange du canadien Denis Côté, ancré dans un pays pris étouffé dans la neige et le froid. On suit le parcours d’un homme au nom inconnu (surnommé Moustache) qui vit seul, reclus, avec sa fille déscolarisée de douze ans. Le jour il travaille dans un bowling et s’occupe de l’entretien d’un motel désert, tandis qu’elle ne fait rien ; la mère est absente, internée en hôpital psychiatrique. Le film est mutique et très lent, et le thriller s’installe en douceur. C’est d’abord une trace de sang repéré dans une des chambres, puis un groupe de cadavres glacés que trouve la jeune fille en se promenant dans les alentours de la maison, et qu’elle retourne voir plusieurs fois sans en parler à personne. Moustache de son côté évolue entre le glauque extrême – lorsqu’on découvre comment il opère, simplement en ramassant une victime d’accident au bord de la route déserte – et des petites occasions de socialisation, notamment avec la nouvelle employée du bowling ou au cours d’une partie de curling, ce jeu bizarre qui ne ressemble à rien de connu. Le film n’apporte aucune réponse aux mystères qu’il distille, et beaucoup de choses restent de l’ordre du suggéré ; Denis Côté n’a pas l’air de chercher à mener son intrigue quelque part mais plutôt à construire un personnage et à travailler un style. C’est ce qui se dégage d’une bonne interview de Télérama où il aborde trois séquences. La séance de curling :

A priori, il n’y a pas de raison géniale d’avoir appelé le film Curling autre que de souligner le seul moment où le personnage semble s’intéresser au monde. C’est un film sur un homme qui chercher à négocier avec la vie. S’il s’adonnait à ce sport, ironiquement considéré ennuyeux, JF pourrait se rapprocher des vivants. Cette scène ne se veut qu’informative mais quelques observateurs aiment y détecter une sorte de métaphore de tout le film. Il y a bien dans les règles des “pierres de garde” qui glissent et protègent “la maison” mais le symbole ou les clins d’oeil s’arrêtent là… Il n’y a pas trente-quatre symboles ni douze niveaux de lecture dans ce film.

Le dialogue à propos de sa fille :

Les cinéastes épris de contemplation, de silences, d’atmosphères vous diront que filmer les conversations à trois ou quatre devient vite effrayant. Il faut passer de l’information, donner dans la psycho, placer la caméra au bon endroit tout en évitant le champ contre-champ mou. On n’aime pas. Encore une fois, j’ai tenté ce plan statique, à trois. Puis au départ de Kennedy vers la cave, je recoupe, me rapproche, resserre, pour sauver un peu d’intimité. Il faut. Il faut accepter la coupe pour gagner de l’émotion. Le plan serré vient s’introduire dans l’intimité de Jean-François. Il n’a pas le choix, il doit répondre à l’interrogatoire d’Isabelle, la fille du bowling. Il est poussé dans ses derniers retranchements. Il ne peut s’évader. D’un problème de banalité de la forme, je suis content de gagner en proximité : le personnage est piégé par le plan.

Le plan large où ils marchent sur le bord de la route et envoient bouler un policier qui leur demande ce qu’ils font là :

J’ai appliqué sur tout le film un certain sens de l’économie et de l’ordinaire puis il y a cette incongruité, ce plan-séquence pas très loin du spectaculaire. Nous avions prévu de la tourner de façon assez classique. Le personnage du père confrontait le policier, en gros plans. Ça devait faire un peu western et marquer le début du film ; marquer le malaise du père par rapport à l’autorité. Mais depuis quatre jours, il faisait -20° C avec de grands vents. Nous avions changé l’horaire de tournage et nous ne tournions que des intérieurs. Il fallait maintenant et absolument sortir, mais comment tourner la scène ? J’ai eu cette idée d’un long plan simple, large, improbable. Les comédiens jouaient dans un vent dément. Ma chef-op Josée Deshaies n’y croyait pas trop. Nous étions certains que le plan finirait à la poubelle. Au final, tout le monde me parle de cette scène, de Fargo, du côté décalé et je ne sais quoi d’autres. Il faut absolument s’abandonner à ces accidents. Le plan n’a rien à faire dans la logique esthétique ou économique du film… Et pourtant !