P’tit Quinquin

ptit-quinquin

P’tit Quinquin (France, 2014), une mini-série de Bruno Dumont avec Alane Delhaye, Lucy Caron et Bernard Pruvost. Durée : 4 x 50mn. Sortie France : 18 septembre 2014, distribué par Arte.

Sorti en avant-première sur le site de Télérama ce week-end, le premier épisode de P’tit Quinquin (le titre vient d’une comptine du nord) est très drôle et annonce une série à la hauteur des attentes générées par une critique unanime. On découvre ici quelques uns des personnages, qui ont tous un accent chti à couper au couteau, au point que c’en est parfois difficile à suivre. L’intrigue est posée rapidement : un corps de femme est trouvé dans le cadavre d’une vache, et la gendarmerie nationale arrive dans la gloire pétaradante de sa Citroën nationale pour voir l’oeuvre abominable de « l’bête humaine ». En sortent un inspecteur de police et son acolyte Carpentier, qui ressemblent à s’y méprendre aux personnages des BD de Gotlib, Bougret et Charolles, à la recherche de leur éternel Blondeaux Georges Jacques Babylas. L’absurde ici est quasi le même, qui mêle la gaucherie des personnages (le visage de l’inspecteur est animé de tics en permanence, sa démarche est bancale) à des physiques de gueules cassées (son adjoint a cette coiffure terrible, résultat d’une demie-calvitie qui n’éclaircit que le sommet du crâne ; Quinquin lui-même a un bec de lièvre) et des situations qui tournent en rond ou deviennent franchement dingues, comme la scène des funérailles où une jeune fille chante en anglais façon Star Academy et que les prêtres se tapent un fou rire.

Near Death Experience

near-death

Near Death Experience (France, 2014), un film de Gustave Kervern et Benoît Delépine avec Michel Houellebecq, Marius Bertram et Benoît Delépine. Durée : 1h27. Sortie France : 10 septembre 2014, distribué par Ad Vitam.

Je voulais voir son Enlèvement avant celui-là, mais la peur de le rater en salle a été plus forte. Les apparitions de Houellebecq dans les médias se sont faites rares depuis sa surexposition au moment du prix Goncourt ; il réapparaît ici encore plus détruit physiquement par l’alcool et la cigarette. Dans un entretien accordé au Monde avec l’équipe du film, on évoque son travail sur le scénario et il déclare : « j’ai un problème de dentier. Il ne tient pas ». Et c’est vrai que c’est maintenant tout le bas de son visage qui s’est complètement affaissé, au point que les cigarettes tiennent à peine entre ses lèvres. Le personnage qu’il incarne est trop proche de la réalité pour ne pas sonner vrai à chaque réplique ; complètement réduit à la dépression, il contemple avec désespoir les formes grimaçantes et grotesques de la modernité qu’il travaille dans ses romans (le journal de 13h, la famille anonyme qui l’entoure, un travail assommant de bêtise). L’univers intérieur dans lequel il évolue est complètement creux, et tout concours dans le film à transmettre son immense lassitude : l’image est complètement sale et baveuse (le film est tourné avec un vieux camescope amateur), les plans désespérément fixes et mutiques, qui s’attardent sur son physique de crevette. Restent des bouts du monologue intérieur très drôles, disséminées au gré des mésaventures de cet anti-héros en tee-shirt Bic, parti seul en montagne et qui ne parvient pas à en finir avec la vie. La patte de Benoît Delépine, réalisateur génial (qui a aussi fait l’excellent Aaltra et Le grand soir, et qui écrit ici les textes) se mêle parfaitement au style de Houellebecq. Le film est court et ponctué de quelques morceaux, dont le Winterreise de Schubert et un morceau de Black Sabbath sur lequel il danse comme un dingue.

Boyhood

boyhood

Boyhood (États-Unis, 2014), un film de Richard Linklater avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette et Ethan Hawke. Durée : 2h45. Sortie France : 23 juillet 2014, distribué par Diaphana.

Grosse déception pour ce film largement salué par la critique. Le pitch du film se résume à son mode de tournage : du « temps réel » pour ainsi dire, des acteurs qui traversent les âges de manière presque imperceptible, ce qui crée un effet fascinant de transformation des traits du visage et de l’apparence physique. Pour le reste, l’ampleur de la tâche (suivre année après année une famille texane pour tourner quelques scènes et traduire les vies qui la composent à l’écran) est démesurée lorsqu’on la rapporte au résultat obtenu. La montagne accouche d’une souris : ce qu’on voit c’est un quotidien totalement plat et banal, une sorte d’emblème de la vie d’une famille américaine moyenne. Le travail des personnages ne touche aucune profondeur, ne dégage pas d’enjeu dramatique. On se contente de voir défiler les étapes majeures de la vie (mariage, divorce, vacances en famille, entrée au collège, premier joint, premiers copains, bal de promo…) avec en fond sonore un humour sans effort déployé par Ethan Hawke qui campe un bon père de famille tentant de garder le contact avec ses enfants malgré le divorce. Seules quelques scènes s’extirpent un peu du flot sirupeux des bonnes intentions, comme celle où le nouveau copain alcoolique de la mère révèle sa vraie nature, mais l’ensemble s’égare dans ce travers pénible du cinéma qui a pour seule ambition de montrer la vie quotidienne, comme si la vie des gens sans histoire pouvait valoir la peine d’un film par la simple magie du passage à l’écran.

Ana Arabia

ana-arabia

Ana Arabia (Israël, 2014), un film d’Amos Gita avec Yuval Scharf, Yussuf Abu-Warda et Sarah Adler. Durée : 1h24. Sortie France : 6 août 2014, distribué par Océan Films.

Après Boyhood, un autre « film concept » où la méthode de tournage intrigue et tend à résumer l’ambition du film, à ceci près qu’il ne dure ici pas douze ans mais une petite heure et demie. La continuité est donc à chercher dans le cheminement ininterrompu de la caméra, qui serpente entre les murs où évolue une petite communauté fermée sur elle-même, quelque part en Israël près de Jaffa. Une jeune journaliste, rousse et très belle, vient pour réaliser un reportage sur cet exemple quasi unique de cohabitation entre juifs et arabes, dont les histoires entremêlées nous sont présentées de manière décousue, au fil des dialogues entre elles et les habitants du quartier. Il est toujours question de la même chose : d’exil principalement, et de relations entre proches qui s’aiment mais sur qui pèsent l’histoire et la violence du conflit et des communauté.

Pourtant Amos Gitaï survole toujours un peu son sujet, il tourne autour par bribes, entre la description d’un destin tragique (celle d’un couple arabe/juif détruit par l’intolérance de ceux qui l’entoure) et saupoudrage de réflexions sur la vie en communauté. Comme le souligne Camille Brunel pour Independencia :

On soupçonne Gitaï, amateur de visages féminins […] de n’avoir fait le film que pour la regarder elle, pour tenter l’expérience d’un film où la caméra ne se détacherait pas une seule seconde, pendant 84 minutes, d’un visage parfait, et en scruterait toutes les variations.

Il faut dire que Yuval Scharf capte à elle seule toute l’attention, et que la caméra ne s’en éloigne que rarement, pour une poignée de seconde, le temps de s’attarder sur le décor ou sur l’entrée en scène d’un personnage. Elle est à ce point le centre de toute l’attention que son jeu ne sait parfois pas s’en accomoder, et qu’elle doit composer des mines d’attentes un peu forcées quand un de ses interlocuteurs se lance dans un monologue trop long. La faiblesse du film se dévoile un peu dans ces moments là, où la narration façon conte pour enfant (un personnage à la fois, une histoire prenant le pas sur l’autre) finit par empiéter sur la cohérence dramatique du film.

Sils Maria

sils-maria

Sils Maria (France, 2014), un film d’Olivier Assayas avec Juliette Binoche, Kristen Stewart et Chloë Grace Moretz. Durée : 2h03. Sortie France : 20 août 2014, distribué par Les Films du Losange.

Voilà un film tout entier fondé sur des mises en abîme. D’abord dans sa conception même : pour Olivier Assayas et Juliette Binoche, qui à leurs débuts respectifs ont travaillé ensemble sur le tournage de Rendez-vous d’André Téchiné (l’une comme actrice, l’autre en tant que scénariste), il s’agit de reformer une ancienne union et de réapprendre à travailler ensemble après avoir évolué chacun de son côté. Or c’est ce même rapport qui existe entre deux personnages du film, celui de Maria Enders (une actrice) devant sa carrière à un metteur en scène qui l’a produite pour la première fois. Le jeu de correspondances va ensuite plus loin, puisque dans le film Binoche doit reprendre un rôle qu’elle a joué une vingtaine d’années auparavant : la pièce décrit un amour impossible entre deux femmes, la première jeune et désirable soumettant l’autre à ses caprices, jouant d’elle pour mieux l’abandonner. Ce rôle c’est celui que jouait la jeune Maria, et qu’elle considère comme la vraie expression de sa personnalité ; et la voilà 20 ans plus tard qui reprend le rôle inverse, celui de la femme séduite malgré elle, faible et constamment trahie. Maria qui change de rôle c’est Binoche en fin de carrière, rangée à 50 balais à peine dans la case des anciennes stars du cinéma, respectées mais vieilles – et qui refuse de s’y résigner par peur de la mort (elle redoute de subir le même sort que l’actrice qui la précède, qui s’est suicidé peu de temps après la représentation).

Le scénario se perd progressivement dans la pesanteur de ces jeux de miroirs. Au bout d’un moment tout ne fait que renvoyer à d’autres éléments du scénario, passés ou sous-entendus : le (très beau) serpent nuageux est une métaphore du désir qui envahit la vie de Maria, la jeune actrice issue d’Hollywood (qui dans la réalité a d’ailleurs joué dans Kick-Ass) est une incarnation de l’ambition de Maria jeune, son assistante n’est qu’un reflet inversé de sa déchéance, les répétition sont des séances de drague véritable, etc. C’est bien sûr le propos du réalisateur que de décliner à l’infini ce motif de l’éternel retour, puisque la ville Sils Maria elle-même renvoie à Nietzsche qui y aurait formulé le concept. Mais la méthode poussive d’Assayas n’amène qu’une vision nombriliste et névrosée du travail d’acteur : à trop vouloir verser dans le meta, Binoche se regarde jouer avec complaisance, passe son temps à prendre des moues de femme fatale, à rire très fort, à dire des banalités aigries sur la modernité (les paparazzis, la presse people, les ragots sur internet). Face à elle Kristen Stewart, qui il faut bien le dire est la vraie révélation du film. Elle parvient avec brio à réinventer son physique d’adolescente américaine fatiguée en l’enrichissant d’une charge érotique beaucoup plus mûre que dans la saga Twilight, et le résultat est saisissant de justesse et d’ambiguïté.

L’ensemble me paraît assez mitigé, le fonctionnement du duo d’actrices aurait pu suffire à faire un très bon film malgré le jeu parfois crispant de Juliette Binoche, mais la lecture est troublée par une volonté d’en faire trop et par des effets visuels lourds (le nombre incalculable de fondus au noir par exemple). De plus l’épilogue est trop long et vraiment pas nécessaire.

Louise Wimmer

louise-wimmer

Louise Wimmer (France, 2012), un film de Cyril Mennegun avec Corinne Masiero, Jérôme Kircher et Anne Benoit. Durée : 1h20. Sortie France : 4 janvier 2012, distribué par Haut et Court.

Louise Wimmer retrace le parcours de galère d’une femme mûre, la quarantaine ou la cinquantaine, qui a quitté son mari et se retrouve progressivement enfermée dans la précarité. Femme de ménage en journée, elle passe ses nuit dans une vieille bagnole usée en attendant que l’assistance sociale lui accorde un vrai logement. Il y a toujours quelque chose de forcé dans les films qui se donnent pour objectif de dépeindre la précarité, une tentation de « faire vrai » mêlée à une pudeur obligée, la peur inverse de trop en faire. Globalement le film échappe à la lourdeur de ces intentions contradictoires : le récit est très bien mené, sans péripéties artificielles. La vie de Louise ne va nulle part et le film fait délibérément du sur-place ; Louise ne cherche plus d’homme dans sa vie, elle a décidé de se construire sans cela, et tout ce qu’elle veut désormais c’est un toit. La dépression la guette en permanence comme la plus forte des menaces, avec celle de perdre son dernier abri : la vente progressive de ses quelques biens rythme sa descente aux enfers en pente douce mais certaine. Le jeu de Corinne Masiero a été beaucoup salué par la critique, à juste titre il faut bien dire. Pleine d’une énergie débordante, sa niaque butée et son envie de ne rien devoir à personne lui inspirent un jeu sans concession. Plusieurs passages fonctionnent très bien, qui ne sont pas forcément des scènes à part entière mais plutôt une unité en dessous, des passages réussis fondus au noir, des sortes de vignettes : la soirée où elle s’alcoolise, le vol d’un bidon d’essence dans un parking, une douche prise dans un appartement où elle fait le ménage, les scènes de sexe qui n’ont jamais de lendemain. Enfin ce moment où elle n’en peut plus, où le film a épuisé la vue par son spectacle désolant, et où elle danse seule sur Sinnerman de Nina Simone (qui accompagne le film depuis le tout début) avant de balancer son auto-radio.