La femme modèle

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Designing Woman (États-Unis, 1957), un film de Vincente Minnelli avec Gregory Peck, Lauren Bacall et Dolores Gray. Durée : 1h58. Reprise France : 3 août 2009. Produit par MGM et distribué par Warner Bros.

La femme modèle pourrait être un concours d’élégance dont Lauren Bacall remporterait la palme haut la main : un blog recense les dizaines de très beaux costumes qu’elle porte à merveille au cours du film. Pour le reste le film est plutôt drôle dans sa manière de présenter la distance qui sépare deux milieux sociaux : celui d’un journaliste sportif passionné par la boxe et d’une femme qui travaille dans la mode avec autour d’elle une nuée d’artistes excentriques. Le scénario ne vole pas beaucoup plus haut que cette ambition de faire rire par effet de contraste, mais cela donne lieu à des scènes bien pensées comme celle des raviolis, ou au début lorsque tous les sons sont amplifiés à outrance autour de Gregory Peck pour souligner sa gueule de bois, ou encore lorsqu’il déclare en observant sa femme dans un défilé de mode :

Have you ever been to a fashion show? It’s a sort of a pagan ritual, a ceremonial dance where the faithful sit around sipping tee and worshipping clothes. There is a sacrifice involved too: $1,500 for a dress, $350 for a nightie. So help me! The high priestess of this slaughter was my Marilla.

Parfois le film penche du côté de la comédie musicale, comme à la fin dans la grande scène de bagarre de rue où un danseur va éliminer tout le monde en quelques cabrioles. L’ensemble est un peu long mais amusant.

Le promeneur du champ de mars

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Le promeneur du champ de Mars (France, 2005), un film de Robert Guédiguian avec Michel Bouquet, Jalil Lespert et Sarah Grappin. Durée : 1h57. Sortie France : 16 février 2005. Produit par Agat Films et distribué par Pathé.

Très beau film de Guédiguian, qui pour l’occasion est sorti de sa zone de confort en choisissant des noms hors de son casting habituel. Michel Bouquet est génial en Mitterrand, dont le film retrace la fin de vie à travers les yeux d’un jeune journaliste qu’il a choisi pour écrire ses Mémoires. Les dialogues sont à l’image du personnage : intelligents, cultivés, graves et drôles à la fois. Comme ces deux répliques, la premières quand il explique à son médecin Claude Gubler pourquoi il essaye des traitements non orthodoxes :

Dans ces pilules il y a ce que j’y mets, et ce que j’y mets ce n’est pas bêtement l’espoir d’une guérison.

La seconde au journaliste qui l’accompagne et lui confie ses problèmes de coeur :

Vous êtes trop sentimental, vous n’avez pas fini de souffrir. Il faut mépriser l’événement, il faut avoir la passion de l’indifférence.

Entre les deux personnages se crée une complicité ambigüe qui révèle le caractère manipulateur du président de la république : tantôt vieillard déclinant (comme lorsqu’il demande de l’aide pour sortir de son bain), tantôt stratège froid (quand il se laisse désirer et le laisse sans nouvelles pendant plusieurs semaines), il est attachant mais imprévisible. On ne saura pas grand chose de la zone d’ombre de son existence (ses relations avec Vichy), qui est abordée sans prendre parti : difficile de savoir ce que pense vraiment ce personnage calculateur qui ne dit jamais la moitié de ce qu’il pense.

Alors que le personnage de Jalil Lespert s’attache de plus en plus à lui et cherche en permanence son approbation, ses proches font entendre un autre discours et se font plus critiques vis-à-vis de celui qu’ils voient comme un traître au service du capital, qui n’a su rassembler avec l’Union de la gauche que pour mieux prendre ensuite le « tournant de la rigueur ». L’intéressé se décrit lui-même comme le dernier « grand président » après de Gaulle et s’est déjà résigné à laisser la place à « l’Union Européenne et la finance ». Les dialogues le montrent tantôt désabusé tantôt convaincu, voire croyant ; une même ferveur l’habite quand il fait son discours devant une usine que lorsqu’il se recueille dans une petite église face au Mont Blanc où il compte se faire enterrer. Comme le dit Critikat il constitue une synthèse unique, capable de faire la gagner la gauche en prenant la droite à son propre jeu.

Mitterrand a gardé de son éducation quelque chose “de droite” qui transparaît dans son raffinement culturel, sa truculence sophistiquée, son goût des bons mots et de la gastronomie, mais symbolise à lui tout seul tout le rassemblement de la gauche − ce dont il n’est pas sans se vanter quelque peu. Car l’homme, véritable incarnation du pouvoir à la manière d’un monarque, est orgueilleux, se tient en haute estime… et s’amuse de son entourage. Capricieux, contrarié qu’on ne le reconnaisse pas lors de sa promenade sur le Champ-de-Mars, le voilà qui redevient cruel et malicieux après qu’une jeune fille l’ayant reconnu lui a dit « Merci pour tout » : « Je ne lui ai pas demandé ce que voulait dire ce “tout”, ça l’aurait embarrassée… ». Inénarrable personnage, tellement propice à la belle, calme et saisissante méditation sur la vieillesse, la fin de règne, la mort, à laquelle se livre ici un Guédiguian inattendu.

Fidelio

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Fidelio, l’odyssée d’Alice (France, 2014), un film de Lucie Borleteau avec Ariane Labed, Melvil Poupaud et Anders Danielsen Lie. Durée : 1h37. Sortie France : 24 décembre 2014. Produit par Why Not et distribué par Pyramide.

Une nouvelle occasion de croiser Ariane Labed, qui jouait aussi dans le mauvais Une place sur la Terre avec Poelvoorde il y a deux ans, aux côtés de l’acteur d’Oslo, 31 août qui avait disparu des radars jusqu’ici. Ici Labed a enfin un premier rôle à sa mesure, car si le film a quelques lourdeurs par endroit il est globalement de bonne facture. Elle incarne une jeune femme second sur un bateau marchand qui va tomber dans les bras de son ancien capitaine (Melvil Poupaud) et par là remettre en cause la stabilité de son couple à terre avec un jeune dessinateur de bandes dessinées.

Les scènes de sexe sont nombreuses et libres, plutôt bien filmées ; elles sont surtout sans culpabilité, même quand elle retrouve son premier amour. La liberté du personnage paraît presque trop belle pour être vraie dans un milieu aussi masculin, où s’enchaînent les coups d’oeil intéressés et les démonstrations de virilité (soirées alcoolisés dans un bar avec des strip-teaseuses, échange de posters érotiques, blagues salaces). Mais le personnage d’Alice joue de son corps avec une modernité évidente sans que la caméra ne porte de jugement sur elle : que ce soit quand elle parle de sexe par mail avec son copain, qu’elle se masturbe dans sa cabine ou qu’elle embrasse un homme dans les couloirs du bateau, le ton est résolument féministe et libéré.

Quelques éléments viennent pimenter un peu ses histoires de coeurs et font tendre l’intrigue vers le drame, comme la tentative de viol au début du film, qui tourne court quand Alice menace de porter plainte. En arrière-plan c’est la disparition du marin qu’elle est venu remplacer et dont le journal intime est resté dans la chambre, qui crée une tension diffuse : sa soeur qui essaye de faire la lumière sur sa mort (et que beaucoup prennent pour sa femmes alors qu’ils disaient bien le connaître), les conditions même de sa mort (on ment en disant qu’il est passé par-dessus bord mais personne ne veut dévoiler la vérité sur ce qui s’est passé dans la salle des machines), l’équipage philippin qui veut libérer les lieux des mauvais esprits… Le personnage du marin mort, qui se décrit un homme qui n’a jamais réussi à aimer, est aussi une occasion de saisir par contraste le personnage d’Alice qui est au contraire pris dans la recherche contradictoire de plusieurs amours.

Le format scope permet à Lucie Borleteau de faire des plans très réussis, que ce soit en intérieur dans les cabines ou en extérieur sur la façade gigantesque du bateau (la première vue sur le Fidelio, dans la nuit et le brouillard, est géniale).

Il est difficile d’être un dieu

Film,ТББ, А.Герман

Trudno byt bogom (Russie, 2015), un film de Alexei Guerman avec Leonid Yarmolnik, Aleksandr Chutko et Yuriy Tsurilo. Durée : 2h50. Sortie France : 11 février 2015. Produit par Sever Studio et distribué par Capricci.

Film extraordinairement long, dont des passages entiers semblent n’être constitués que d’une unique et interminable prise à la manière du film de Sokourov sur l’Ermitage. Un blogueur sur Mediapart résume assez bien la confusion qui se dégage du scénario :

Alors, évidemment, on ne comprend rien à l’histoire de ce long-métrage. Le spectateur est trop pris à partie par ce maelström filmique qui ne semble exister que pour lui, par ces incessantes adresses à la caméra, pour qu’il saisisse les péripéties de cette intrigue. (Lire le synopsis du film après la projection est d’ailleurs une expérience des plus cocasses tant celui-ci semble ne pas correspondre à ce qu’on avait compris de l’histoire). Peut-être la lecture du roman des frères Strougatski dont le film est adapté permet-elle de dissiper les brumes entourant le scénario du long-métrage…

Le fond de l’histoire est donné par Allociné : « Un groupe de scientifiques est envoyé sur Arkanar, une planète placée sous le joug d’un régime tyrannique à une époque qui ressemble étrangement au Moyen-Âge. Tandis que les intellectuels et les artistes sont persécutés, les chercheurs ont pour mot d’ordre de ne pas infléchir le cours politique et historique des événements. Le mystérieux Don Rumata à qui le peuple prête des facultés divines, va déclencher une guerre pour sauver quelques hommes du sort qui leur est réservé ». De fait c’est bien Don Rumata, sorte de seigneur moyen-âgeux et mystique, que l’on va suivre dans son cheminement tortueux au sein d’un univers arriéré où tout baigne dans la boue et la pluie – y compris les scènes d’intérieur. On sait qu’il lutte contre les « gris » qui cherchent à le faire taire puis disparaître, on sait aussi qu’il est plus puissant que le petit peuple qui s’empresse constamment autour de lui et autour de la caméra ; les regards-caméra sont d’ailleurs légion, chacun essayant de tirer la couverture à soi pour quelques secondes. Il va d’un groupe de paysans à l’autre, casse le crâne à l’un, boit dans la coupe de l’autre, répand de la boue partout, prend des bains, bref on ne comprend rien à ce qu’il est sensé incarner ou accomplir. La perte de sens est tellement complète que le film en devient fascinant, d’autant que l’image est étrangement très nette (ce qui contraste avec la profusion poisseuse des scènes saturées d’objets de décor) et certains plans sont très bien composés. À deux reprises dans le film Don Rumata joue d’une flûte, ce qui crée une énorme rupture dans un film quasi dénué de bande-son ; c’est soudain comme l’irruption de la civilisation au milieu d’un monde où l’humanité est réduite à peau de chagrin. Les deux passages sont du coup de vraies réussites et un bol d’air frais, mais ce ne sont que des parenthèses dans un ensemble très lourd – le film reste une épreuve difficile même avec une curiosité sincère au départ.

Pasolini

pasolini

Pasolini (France, 2014), un film d’Abel Ferrara avec Willem Dafoe, Ninetto Davoli et Riccardo Scamarcio. Durée : 1h24. Sortie France : 31 décembre 2014. Produit et distribué par Capricci.

J’ai trouve le film très court, peut-être parce qu’il se concentre uniquement sur les derniers jours de Pasolini et donc sur une série d’événements assez restreinte. Sur la forme ça ressemble beaucoup à ce qu’a fait Bonello sur Saint-Laurent, au point que certaines scènes pourraient figurer dans les deux films : celle de l’orgie notamment, même si elle n’est pas terrible, mais aussi celle dans où il va s’oublier dans le parc avec plusieurs jeunes hommes italiens. Pour le reste la relation à l’oeuvre est très distante (à peine évoquée dans l’entretien en ouverture), il y a un peu de sa relations avec ses proches et sur le dernier scénario qu’il était en train d’écrire, puis le meurtre avec une scène finale très kitsch où son histoire est sensée rejoindre celle qu’il était en train d’écrire, c’est assez mal fait. Heureusement la photo est très belle.

Eau argentée

Eau argenté

Ma’a al-Fidda ou Eau argentée, Syrie autoportrait (France, 2014), un film de Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan. Durée : 1h43. Sortie France : 17 décembre 2014. Produit par Arte France et distribué par Potemkine.

Documentaire magnifique mais très dur sur le drame Syrien qui se déroule depuis maintenant 4 ans, d’abord sous l’oeil attentif des médias et maintenant dans l’indifférence générale de la « communauté internationale » qui semble ne plus y voir qu’un foyer potentiel pour Daech. Ossama Mohammed amène son sujet avec les rares images du terrain que les révolutionnaires ont produites : elles viennent pour la plupart de Youtube, sont en très basse définition et sont tournées smartphone à la main, dans des perspectives aléatoires qui évoluent au gré des mouvements de foule. Rarement amenées sur grand écran, elles y conservent pourtant toute leur force évocatrice car les blocs pixelisés de couleur mettent du temps à révéler ce qu’elles montrent. Une tache rouge devient presque par hasard la trainée de sang d’une tête coupée qui roule par terre ; des cadavres sont tirés en pleine rue avec des câbles depuis le trottoir pour ne pas être la cible des snipers ; dans le coin d’une pièce nue une silhouette humaine très floue se terre et se recroqueville, on ne comprend pas ce qui lui arrive jusqu’à ce que la voix off explique :

Après l’école, ce garçon a écrit sur un mur : “Le peuple veut la chute du régime.” Il a été arrêté, ses ongles ont été arrachés. C’est arrivé à Deraa. Ses proches ont accouru et exigé sa libération. “Oubliez-le, a dit l’officier, faites un autre enfant. Si vous n’y arrivez pas, faites venir vos femmes, on vous aidera.”

Vu la qualité de l’image on imagine plus qu’on ne voit ce qui se passe, mais cette figure prostrée est très évocatrice et stupéfiante d’efficacité visuelle ; elle revient d’ailleurs comme un motif lancinant dans le film, l’incarnation d’un pays en souffrance auxquels ses bourreaux ne laissent pas de répit en ne cessant jamais complètement leur torture.

Dans la première partie du film les lieux d’où proviennent les images s’enchaînent sans aucune unité apparente, on passe d’un affrontement à l’autre en ne percevant rien d’autre que la gradation de la violence. Pourtant c’est à des scènes clés du conflit que l’on assiste, comme les grandes marches dans plusieurs grandes villes (Deraa, Alep, Homs, Damas) contre la répression, puis le basculement dans le conflit armé avec un défilé silencieux qui tourne soudain au carnage quand des miliciens tirent sur les civils. La seconde partie met un terme au chaos d’images pour se concentrer sur la ville de Homs en plein siège. La ville est aux trois quarts détruite mais en son sein des enfants et des familles continuent de vouloir survivre ; c’est là que s’établit, fin 2011, le lien entre le réalisateur resté en France et Wiam Simav Bedirxan, jeune femme qui vit sur place et qui lui envoie régulièrement des vidéos prises dans la ville. Livrée à elle-même, sans aucune perspective de secours, elle montre la vie au milieu des ruines, ses contacts avec les enfants des rues avec qui elle crée une petite « école de résistants », la manière dont chacun doit composer avec la mort au tournant (un plan montre un petit garçon avec qui elle traverse une rue en courant parce qu’ils savent qu’un sniper surveille le croisement).

La musique, spécialement composée pour le film, est très belle ; elle est fondue dans des bruits familiers qui s’incrustent partout et rythment les échanges : notifications de message Facebook, bruits des touches d’un clavier… puis le bruit de gouttes d’eau qui coulent d’un côté et de l’autre de la caméra, à Paris sous la pluie chez celui qui regrette d’avoir abandonné son pays, à Homs dans un bâtiment délabré où un robinet goutte encore au milieu d’un tas de débris. Les co-réalisateurs se rencontrent finalement à Cannes pour présenter leur film ensemble – on voit alors enfin le visage de cette femme qui a décidé de ne jamais quitter la Syrie, pour vivre sur place les moments les plus durs de son histoire. Vers la fin quelques bribes d’actualité, qui montrent le drapeau noir de Daesh, symbolisent la récupération du conflit entre un peuple et son dictateur par les intérêts de tous les acteurs de toute la région.