Neige

neige

Neige (France, 1981), un film de Jean-Henri Roger et Juliet Berto avec Juliet Berto, Jean-François Stévenin et Patrick Chesnais. Durée : 1h30. Sortie France : 20 mai 1981. Produit par Babylone Films et distribué par Proserpine.

Davantage intéressant pour son intérêt documentaire que pour son scénario, Neige est une plongée dans le Barbès des années 80 où se côtoient les jeunes de tous bords, des prostituées, des travestis, des patrons de boîte, des dealers, bref le tout-venant parisien en effervescence chez Tati ou entre les étals des stands de foire dans la rue. Le site Les influences fait le tour des lieux qu’on aperçoit et de ce qu’ils sont devenus :

Les cinémas sont encore là, le Moulin-Rouge, grande cabine, hall, bar, salle, terrasse où Bussières et Juliet vont griller une sèche, Le Delta, place du Delta, avec la brasserie attenante du même nom, à l’endroit où le métro sort de terre, le cinéma est aujourd’hui une boutique de fripes (la salle est encore là, reconnaissable), l’ancien Palais-Rochechouart, véritable îlot squatté par un prisu, où l’on vend des vinyls (aujourd’hui remplacé par un immeuble neuf), L’Atlas, place Pigalle, panneau peint affichant « la seule salle homo de Pigalle ‒ 2 grands films pornos » entre le café Au Tonneau disparu depuis, et le café Pigalle qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’il a été, les enseignes du Ritz au loin, devenu aujourd’hui l’épicier Ed, l’immense cinéma Trianon affichant en grand à 7 Francs, autres toiles peintes : Les Exploits fantastiques de Simbad et Les Exécuteurs de Shao-Lin, à l’heure où il était encore entouré par des brasseries, avec des flippers dans la grande galerie aux arcades vitrées du premier étage, pour ceux qui s’ennuyaient pendant les premières parties, une façon de vivre autrement le cinéma, et la vie. Sur l’imprévu. Course surprise hors du quartier, et détour par le défunt drugstore Publicis Saint-Germain pour le chauffeur de tacot alpagué par les deux roussins pour balancer Bobby.

Dans un entretien, Jean Henri Roger explique que le seul mensonge du film est l’emplacement du bar, qui est en fait à Belleville et pas à Pigalle. Pour le reste tout est authentique, il n’y a quasi pas de figurant : la caméra est juste posée là et n’est que rarement remarquée (un assistant vient écarter les badauds qui veulent grimacer face à la caméra). Sur le site du Louxor il explique que même quand Nini Crépon se fait approcher par les flics, c’est du vrai !

Au bout de quatre, cinq jours, nous n’existions plus, nous étions invisibles, nous faisions partie du décor. Nous avons tourné pendant la fête foraine, nous étions des zozos, des clowns de plus dans le décor, des fondus dans la masse (rires). On tournait rarement deux fois la même séquence, sauf quand il y avait un attroupement, on faisait un plan, on s’en allait et on revenait deux heures après pour retourner. Nous étions peu nombreux, s’il avait fallu être 30 sur le tournage ça n’aurait pas été possible, dans ce cas là autant aller en studio… Il faut donc inventer des techniques pour pouvoir travailler de manière fluide. Nous étions une dizaine, parce que c’est un film fauché, réalisé avec peu de moyens. Aujourd’hui on trouverait que l’on était nombreux parce que les technologies ont évolué. Il y avait trois personnes à la caméra, deux au son, trois à la régie, deux assistants, deux électros et un machino. Lorsque nous étions sur le boulevard, on mettait la caméra sur le terre plein, et vice versa. On tournait en 35 mm avec la caméra à l’épaule. La plupart du temps, les gens ne nous voyait pas, à un point qu’on a tourné un plan avec des policiers venus brancher Nini Crépon (le travesti, Betty) qui titubait sur le boulevard, ils ne savaient pas que l’on tournait un film, la caméra était sur le terre plein. Ils n’ont rien vu, ensuite on leur a expliqué.

Nous étions les premiers à utiliser la première pellicule Fuji 400 Asa. Kodak n’avait pas encore sorti la sienne et Willy de chez Fuji voulait à tout prix que l’on essaye sa nouvelle pellicule. C’est alors devenu très clair, si vous voulez qu’on l’essaye donnez nous la pellicule pour faire le film. Sur le tournage, tu sais que tu ne peux pas éclairer le boulevard, d’ailleurs ça n’a pas de sens, si tu veux le faire, autant aller en studio. Il nous a alors fallu réfléchir à la manière de procéder avec toutes ces contraintes. Pour les scènes de nuit, il nous fallait tourner près de sources lumineuses, il y a même une scène de jour que l’on mis de nuit, avec une référence lumineuse très forte, toujours dans un décor naturel. Le seul endroit où l’on maîtrise réellement  la lumière c’est à La Vielleuse (bar de Belleville ndlr). plus précisément dans l’arrière bar, parce que le bar on ne l’a pas fermé. Je n’ai jamais fait fermé un bar, 60% des films environ que j’ai tourné se passent dans les bistrots, j’ai même un logiciel qui les répertorie ! C’est toujours une question complexe le tournage dans les lieux publics, le décor, le passage, les habitués. Le meilleur assistant du monde ne te trouve pas les bonnes personnes pour les scènes de bar, ce qu’il faut faire c’est avoir, en plus de la faune, deux, trois copains aux places stratégiques pour les raccords, dans le découpage et la mise en scène pour être sûr que trois heures après tu aies les mêmes. sinon c’est intenable.

Dernier détail amusant : au moment du générique la caméra passe sur une grue et filme les échoppes de Pigalle qui ferment, et la neige qui commence à tomber. En fait les boutiquiers râlaient parce qu’ils n’étaient pas payés par la production pour figurer dans le film (qui était loin d’avoir des moyens suffisants pour le faire) et donc fermaient leur boutique pour saboter la scène.

Sélectionné à Cannes pour la catégorie « Meilleur premier film », Neige a gardé une grande fraîcheur et porte un regard amoureux sur un quartier dont il a saisi les habitants sur le vif.

Aaltra

aaltra

Aaltra (France, 2004), un film de Benoît Delépine et Gustave Kervern avec Benoît Delépine, Gustave Kervern et Jan Bucquoy. Durée : 1h33. Sortie France : 13 octobre 2004. Produit par La Parti Productions et distribué par Ad Vitam.

Aaltra fait partie de ces pépites grinçantes et géniales du même type que C’est arrivé près de chez vous – avec lequel le titre partage un noir et blanc de très basse qualité. Benoît Delépine et Gustave Kervern sont au plus bas en termes de budget mais bien au sommet de leur forme, ce que confirmera Le grand soir en 2011 – qui se révèle assez décevant par comparaison. Aaltra suit un duo absurde, deux hommes paumés quelque part dans le Nord et qui se détestent mutuellement. L’un est agriculteur, l’autre travaille dans un bureau quelque part. Un jour celui joué par Delépine se fait virer en arrivant en retard au boulot, bloqué sur la route par le tracteur qui se traîne devant lui. Il décide de casser la gueule à l’autre pour se venger et voilà qu’un accident de moissonneuse batteuse leur broie les jambes à tous les deux. Les voilà en chaises roulantes à partir vers la Norvège pour porter plainte contre Aaltra, l’entreprise qui a fabriqué le matériel défectueux. Haineux, sans argent, ils vont pourrir la vie des gens autour d’eux sur leur chemin : une famille d’allemands accueillants qu’ils squattent jusqu’à l’indécence, un coureur moto dont ils piquent la bécane, Poelvoorde qui fait une brève apparition en père de famille qui se fait contredire devant son fils, jusqu’à la vieille qui se fait piquer son fauteuil électrique. Une scène est particulièrement géniale : celle de la chanson dans un bar norvégien, improvisée pendant le tournage avec de vrais pensionnaires en figurants, qui s’étire à n’en plus finir et devient de plus en plus absurde et gênante. L’Aaltra de la fin est à l’image de ce vers quoi tend le scénario : un horizon mort, une blague géniale et un peu sinistre.

Retour à Ithaque

retour-ithaque

Retour à Ithaque (France, 2014), un film de Laurent Cantet avec Isabel Santos, Jorge Perugorria et Fernando Hechavarría. Durée : 1h35. Sortie France : 3 décembre 2014. Produit par Full House et distribué par Haut et Court.

Gros ennui devant ce film paresseux construit sur pire modèle qui soit : la soirée diapos-apéro, où on évoque ses regrets et ses souvenirs de jeunesse, en réglant quelques comptes au passage. Ayant tenté la séance un peu au hasard, on comprend vite que Ithaque dans le titre n’est qu’une métaphore pour le destin d’un des personnages qui a quitté Cuba pour l’Espagne en laissant sa femme seule. Cette dernière, tombée malade, meurt sans le revoir ; dix ans plus tard le voilà de retour, entouré de ses anciens amis sur une terrasse qui donne sur les toits, à évoquer ensemble la larme à l’oeil l’échec du communisme révolutionnaire et leur soumission collective au capitalisme. En termes de scénario ça n’ira pas plus loin, le seul enjeu étant de comprendre pourquoi il n’est pas revenu au chevet de sa femme mourante ; on patientera donc pendant 1h30 en huis clos pour apprendre qu’il a préféré fuir le pays plutôt que de collaborer avec le renseignement qui voulait des informations sur un de ses amis, présent ce soir là et peintre de son état. Pourquoi sa femme n’a-t-elle pas elle aussi été questionnée ? Pourquoi les autres amis non plus ? Quelles conséquences une telle révélation va-t-elle avoir sur leur amitié ? On en saura rien puisque tout s’achève 20 secondes plus tard avec un plan contemplatif sur le lever du soleil et un fondu au noir.

Thermidor et Orléans

thermidor orleans

Thermidor (France, 2009), un film de Virgil Vernier avec Vicky de Saint Hermine, Ingrid Cajat et Fidel Nanitelamio. Durée : 17mn. Produit par Mas Film.
Orléans (France, 2013), un film de Virgil Vernier avec Andréa Brusque, Julia Auchynnikava et Hélène Chevallier. Durée : 58mn. Produit par Mas Film et distribué par Norte Distribution.

Les deux projections des films de Vernier se suivaient, et donnaient l’impression de ne former qu’un seul long métrage vue leur durée. Thermidor et Orléans, qui précèdent Mercuriales, travaillent exactement la même chose : la continuité historique entre la modernité et un passé archaïque fantasmé, ici médiéval, profondément lié à la religion. Les traces de croyance affleurent donc un peu partout, dans les rues à travers la cérémonie dédiée à Jeanne d’Arc, dans les inserts d’images d’archives ou directement incarnées dans le personnage principal de Thermidor, type décalé qui se voit comme un chevalier contemporain. La base scénaristique de Mercuriales est également présente dans Orléans : une amitié entre deux filles paumées, une venue d’Europe de l’Est, l’autre en vadrouille depuis qu’elle a quitté son copain et qui cherche à monter à la capitale. Elles travaillent ensemble, pas dans une tour mais dans un bar à strip tease, où elles essayent de soutirer un peu d’argent en faisant payer les clients pour une cabine privée et une bouteille de champagne. Cette partie du film est plus directement documentaire, comme pouvaient l’être certains plans de Mercuriales.

Les deux films forment une continuité très claire dans l’oeuvre de Virgil Vernier, et créent un effet de redondance et d’annonce du long qui les a suivi. La faute probablement à l’ordre dans lequel je les ai vus, ils m’ont donc paru bons mais un peu plus fades que ce dernier.

La nuit des morts-vivants

notld

The Night of the Living Dead (États-Unis, 1970), un film de George A. Romero. Durée : 1h36. Reprise France : 25 juin 2008. Produit par Laurel Productions et distribué par Films sans Frontières.

Grand classique du film de zombie, La nuit des morts-vivants a certes pris des rides mais garde quand même une grande force visuelle. Premier épisode de la trilogie Zombies de Romero, il est réalisé avec un budget riquiqui (140 000 dollars, pour 20 millions de revenus), ce qui explique peut-être la qualité très mauvaise de l’image. En cela il fait un peu penser à l’absurde Bad Taste, premier film de Peter Jackson, qui assume d’être fait avec les moyens du bord et s’en sert même pour appuyer le comique de certaines scènes. La nuit des morts-vivants met en scène le basculement de la société américaine dans la violence suite à une infection par les retombées radioactives d’une comète, thème qui renvoie au contexte de guerre froide et aux efforts des grandes puissances vers l’espace – l’homme marche pour la première fois sur la Lune à peine un an plus tôt. Le scénario du film est fortement inspiré du livre Je suis une légende, qui a fait l’objet d’une adaptation plus fidèle aux texte en 2007, avec Will Smith, pour un résultat pas franchement dingue.

L’idée principale est que la division de la société existe en germe bien avant l’arrivée des zombies, et qu’elle réside dans l’incapacité des gens à s’organiser ou plus simplement se tolérer : le héros est noir, et débarque dans une ferme où un blanc buté, raciste et lâche va tout faire pour contrecarrer ses plans. Les femmes sont constamment réduites au silence, ou sont trop apeurées pour participer en quoi que ce soit à la conduite des événements. Face à ce groupe désuni, Romero met en scène des zombies filmés de manière très dynamique, caméra à l’épaule ; la première agression au début du film, qui passe du cimetière à la voiture, est remarquable. Les zombies ne font pas particulièrement preuve d’intelligence, mais en revanche leur cruauté est illustrée par une violence brutale, qui va jusqu’à des scènes d’anthropophagie très crues, effroyablement réalistes. Leur seule présence suffit à voir les hommes s’entre-déchirer, ils ne constituent que le gouffre dans lequel les personnages se jettent d’eux-même. La conclusion va aussi dans ce sens : le héros, seul survivant, se fait abattre à distance par un groupe de citoyens qui ne prend même pas la peine de vérifier son état.

Réveil dans la terreur

wake-in-fright

Wake in fright ou The Outback (Australie, 1971), un film de Ted Kotcheff avec Donald Pleasence, Gary Bond et Chips Rafferty. Durée : 1h54. Reprise France : 3 décembre 2014. Produit par NLT Productions et distribué par La Rabbia / Le Pacte.

Après les Nains de Herzog, un autre film où les scènes de déchaînement de violence sont légion, cette fois-ci dans l’arrière pays australien. Wake in fright est film poisseux, où la sueur et la bière dégoulinent partout sous un soleil de plomb – un peu comme dans Massacre à la tronçonneuse. On suit un instituteur de province qui décide de partir pour Sidney pour se changer les idées et qui débarque par hasard, en train, au bout du monde dans une petite ville perdue où les seules occupations sont de perdre son argent à un jeu idiot (on mise sur pile ou face, on gagne ou on perd immédiatement) ou de perdre la tête en buvant des bières cul sec. En l’espace de quelques jours il a perdu toute dignité, a jeté ses livres et s’est laissé entraîné par des locaux trop accueillants qui compensent ses pertes au jeu en lui payant des coups, à manger et des cigarettes. Un groupe d’alcooliques, ses nouveaux amis, l’entraînent dans une escalade de violence dont le paroxysme prend la forme de deux scènes terribles de chasse au kangourou : une première en plein jour où la voiture et un chien poursuivent l’animal à un rythme démentiel, une deuxième en pleine nuit où les kangourous, fascinés par la lueur des phares, se laissent abattre sans essayer de fuir. La violence de cette dernière scène, qui inclut aussi deux meurtre d’animal au corps à corps, est si crue que le réalisateur a tenu à faire une déclaration sur la manière dont les choses ont été faites :

Well, when I was faced with the kangaroo hunt in WAKE IN FRIGHT, a climactic scene demonstrating the depths to which the school teacher had sunk, I was totally perplexed about what to do. Then, hearing of my dilemma, a member of the crew approached and informed me that every night, hundreds of kangaroos are slaughtered in the outback. Huge refrigerator transport trucks stand by as 6 or 8 pairs of hunters go off in different directions in stake trucks in search of kangaroos. As in the film, they use a spotlight on top of their cabin controlled by them inside. The spotlight hypnotizes the kangaroos, freezing them, making them easy targets. After killing a dozen or so, they skin them and return to the refrigerator truck where the carcasses are immediately stored in the cold. Then the hunters go back out in pursuit of more animals. Why do they kill the kangaroos? What do they do with them? The skins are valuable as they are used to make those cuddly animals dolls, like koala bears, for your children. The carcasses are shipped to the pet food industry in Australia and North America. Think about that next time you feed your cat or dog! So, one night, I mounted a camera on the back of one of these stake trucks and went out with a pair of hunters. I made it clear to the hunters that they should do nothing out of the ordinary for me and just go about their grisly business as they did every night. This was how I got the hunt footage for my film. Repellent as some of the footage was that I obtained and used in my film, it was the least upsetting of what I shot. I did not use 75% of what I filmed that night as it was too bloody and horrifying. The Royal Australian Society for the Prevention of Cruelty to Animals kept urging me to use this footage because they wanted Australians and the world to see what was being done to the kangaroos in the outback, the wholesale slaughter and carnage being committed every night. But I used only the mildest of the documentary footage that I shot. I also used visual tricks like zooming into a close-up of a kangaroo: it would jump out of the frame leading you to think it had been struck by a bullet when, of course, it hadn’t.

Le film a eu une existence mouvementée, puisque la copie d’origine a disparu pendant près de 20 ans, avant d’être retrouvée dans une usine à Pittsburg où elle devait être détruite une semaine plus tard. Après une longue restauration il est récemment ressorti en salles. La bande originale est aussi très bien.