Le dernier métro

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Le dernier métro (France, 1980), un film de François Truffaut avec Catherine Deneuve, Gérard Depardieu et Jean Poiret. Durée : 2h13. Reprise France : 15 octobre 2014, produit par François Truffaut et distribué par Diaphana.

La rétrospective Truffaut à la Cinémathèque est l’occasion de rattraper mon retard sur quelques titres, ce qu’elle invite clairement à faire avec une salle truffée d’extraits, un peu frustrante quand les horaires des projections prévues en salle ne sont pas toujours pratiques. Je commence avec Le dernier métro ressorti en salles récemment, et dont le titre renvoie au couvre-feu en vigueur à Paris dans les derniers moments de l’occupation allemande. L’action se déroule au théâtre Montmartre, que dirige Catherine Deneuve dont le mari, juif, vit caché dans la cave du théâtre. Arrive un nouvel acteur, incarné par Depardieu, qui avec sa belle gueule et son bagou va enrichir l’intrigue d’un trio amoureux. Entre lui, Deneuve qui tombe immédiatement sous son charme, et le mari qui demeure dans l’ombre, s’établit un maillage de relations aveugles : le directeur du théâtre va en effet pouvoir continuer de diriger secrètement sa troupe, puisqu’une bouche d’aération lui permet d’entendre les répétitions sans être vu. C’est donc lui qui, emballé par le talent de son nouvel acteur, le poussera – volontairement ou non – dans les bras de sa femme.

Le film revêt une porté documentaire : on aperçoit les combines du marché noir (un jambon transporté dans un étui d’instrument de musique, comme dans La traversée de Paris), les difficultés économiques (l’électricité coupe tout le temps, les filles se teignent les jambes pour imiter les collants – y compris la couture), et bien sûr l’antisémitisme omniprésent (une scène assez drôle montre Heinz Bennent citant des mots croisés de l’occupant allemands où toutes les définitions renvoient à « juif »). Les quelques scènes d’extérieur, notamment celles du métro (que l’on n’aperçoit à peine), sont toutes issues d’images d’archives.

Le personnage de Deneuve est assez bien travaillé : femme belle et courageuse que rien n’entame, elle tient bon malgré les attaques régulières d’un nazillon de service qui s’est mis en tête de diriger son théâtre. Elle en devient du même coup assez froide, incapable de donner des marques d’affection à son équipe. Mais la chanson d’Édith Piaf, Mon amant de Saint-Jean, revient obstinément comme un rappel de son impuissance face à Depardieu dont la méthode de drague, pourtant toujours la même, consiste précisément à lire les lignes de la main des filles en déclarant qu’elles « ont deux femmes en elles ». Deneuve est la seule pour qui c’est vrai, elle qui aime encore son mari mais que tout amène vers cet autre homme qui seul tient tête à l’occupant, quand les autres se compromettent à des degrés divers. Lucas Steiner et Bernard Granger sont les deux faces de la résistance et de la persécution, entre lesquelles elle ne peut décider. La fausse scène de conclusion, avec une mise en abîme plutôt réussie de la pièce de théâtre, laisse la fin de l’histoire ouverte.

Shadows

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Shadows (États-Unis, 1959), un film de John Cassavetes avec Ben Carruthers, Lelia Goldoni et Hugh Hurd. Durée : 1h21. Reprise France : 11 juillet 2012, produit par Seymour Cassel et distribué par Orly Films.

Shadows est le premier long métrage de Cassavetes, qui cesse alors d’être acteur pour passer derrière la caméra. Il importe dans le même temps son travail à l’American Academy of Dramatic Arts et les méthodes de l’Actors Studio : le film est décrit par une mention au générique comme un travail d’improvisation. De fait il a été tourné à New-York sans argent, sans studio, et avec sa fin ouverte il s’affranchit de la contrainte d’un scénario linéaire et ficelé. Il enchaîne au contraire des petites scènes, parfois coupées brutalement au montage. Les plans alternent entre le parcours de Lelia, très belle jeune femme qui découvre son pouvoir de séduction, son frère chanteur Hugh et son manager Ben qui vont et viennent en tournée, et une bande jeunes musiciens qui traînent dans les cafés et les bars. Malgré la détérioration des pellicules le noir et blanc reste très beau, avec par exemple deux plans dans la scène chez Tony : un sur Lelia qui fait ressortir la blancheur de son visage, un autre sur le couple assis dans le lit, baignés dans la seule lumière d’un projecteur.

La musique de Charles Mingus, improvisée directement sur les images, colle parfaitement au rythme haché du film. Un thème structure cependant la narration, qui est celui de l’abandon ou plutôt de la négligence. On le retrouve dans les rapports amoureux (Tony qui ne ressent rien pour Lelia malgré ses déclarations enflammées, Davy qui doit patienter trois heures, les rapports charnels décrits comme une souffrance), dans la discrimination raciale (traitée fugitivement à travers la fuite confuse de Tony, ou le plan sur le masque africain du MoMA), et plus généralement dans les rapports sociaux toujours teintés de mépris, d’indifférence ou de rejet – jusque dans les scènes de dragues dans les cafés. Au centre de l’histoire il y a Bennie, qui incarne cette errance identitaire et qui mettra toute la durée du film à mettre le doigt sur ce malaise latent auquel se heurte sa génération.

Geronimo

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Geronimo (France, 2014), un film de Tony Gatlif avec Céline Sallette, Rachid Yous et David Murgia. Durée : 1h44. Sortie France : 15 octobre 2014, produit par Delphine Mantoulet et distribué par Les Films du Losange.

Tony Gatlif fait le choix d’un sujet sociétal lourd (un affrontement entre deux communautés autour d’un mariage arrangé) et choisit de la traiter d’une manière très étrange, à mi-chemin entre la comédie musicale, le feuilleton M6 façon Un dos tres, et le drame social à la française. Cette dernière composante est clairement la grande tentation du film, dont la promesse n’est jamais tenue : les dialogues sonnent complètement faux et surjouent le drame (« c’est terrible ce qui arrive », explique notamment la figure obligée du grand frère raisonnable qui ne comprend plus ses petits frères), Céline Sallette n’est pas crédible en éducatrice / gardien de la paix, et les seconds rôles se contentent de mimer des crises d’hystéries. Un mauvais moment à passer avec en prime, avant la projection, le moment gênant où toute l’équipe se sentait obligée de pousser des cris pour forcer le trait de la convivialité.

Meurtre d’un bookmaker chinois

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The Killing of a Chinese Bookie (États-Unis, 1976), un film de John Cassavetes avec Ben Gazzara, Timothy Carey et Seymour Cassel. Durée : 1h48. Reprise France : 11 juillet 2012, produit par Al Ruban et distribué par Orly Films.

Avec Meurtre d’un bookmaker chinois, Cassavetes fait la démonstration d’une très grande liberté dans le cadrage, qui est utilisé comme un instrument de décentrement des personnages toujours captés à la va-vite, à la limite du hors-champ. Ici la caméra est embarquée dans l’action, elle ne capte que des bribes. Théo Ribeton écrit, pour Critikat :

Si cette composition oppressante de l’espace nous semble si marquée, c’est peut-être du à une position assez inédite de la caméra dans le dispositif de Cassavetes : elle n’est plus seulement un témoin invisible, obéissant aux acteurs et à l’aléatoire de leur jeu. Elle devient intrusive, un véritable espion. Meurtre d’un bookmaker chinois est filmé de loin, par le trou de la serrure. On y a toujours ce sentiment voyeuriste, ce fantasme de paparazzi. Le point de vue prend une teinte coupable. Vus de si loin, les espaces sont souvent tranchés par un élément de premier plan, certains visages sont camouflés. Le champ est réduit à l’état d’une trace : on voit ce que notre position inconfortable a bien pu enregistrer, on « fait avec ». Comme des petites perles documentaires, des coups de chance, la caméra saisit parfois l’expression bouleversante d’un visage ; ce n’est pas forcément celui de Cosmo Vitelli, c’est parfois celui d’une de ses « divines », et l’émotion qui transparaît a le goût de l’unique. Elle est saisie, volée.

C’est exactement ce qui se joue, et c’est aussi l’enjeu du film que de montrer un personnage fuyant dont on ne fait jamais complètement le tour. Sûr de lui, presque arrogant, il est aussi complètement tourné en ridicule dans la scène du casino et dans celles qui précèdent ; mais violenté, acculé, il triomphera avec modestie, pour mieux revenir à l’amour de sa troupe, des « divines » et de son acolyte M. Sophistication. Ce monde, celui du cabaret et de ses figures étranges, avec ses moments morts (qu’il ne cache jamais) pendant et après le spectacle, celui de la violence banale et bête de la mafia, Cassavetes le décrit avec une mesure étonnante. La photographie est magnifique, avec des scènes entières baignées dans une ombre dense, trouée de taches de lumière à la palette rouge sombre. Menant une vie sans gloire, Cosmo cherche en permanence à sauver les apparences, et la fin tragique du film le voit dire son attachement à ce lieu, à cette seconde famille et au spectacle. Dans un dernier plan où tout est une fois de plus à contre temps, se résume l’ambition du film de montrer des personnages à côté du projecteur, blafards et tristes mais qui ne se compromettent pas.

Le paradis

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Le Paradis (France, 2014), un film d’Alain Cavalier. Durée : 1h10. Sortie France : 7 octobre 2014, produit par Michel Seydoux et distribué par Pathé.

Depuis l’enfance, j’ai eu la chance de traverser deux mini dépressions de bonheur et j’attends, tout à fait serein, la troisième. Ça me suffit pour croire en une certaine beauté de la vie et avoir le plaisir de tenter de la filmer sous toutes ses formes : arbres, animaux, dieux, humains… et cela à l’heure où l’amour est vif. L’innocence, le cinéaste en a perdu une partie. C’est si délicat à repérer autour de soi, si difficile à ne pas perdre au tournage. Ma reconnaissance va à ceux que vous regarderez à l’écran. Pour tenir tête au temps, j’ai une parade qui est de fouiller dans mon stock d’émotions et d’images anciennes. Non pour retrouver ce qui ne reviendra pas mais pour deviner dans l’hiver les signes du printemps. Cela permet de recommencer encore une journée d’un pas aisé.

Alain Cavalier a l’air de suivre un peu la même pente que Godard, celle du cinéaste vieillissant qui ne sort plus trop de chez lui et fait joujou avec sa caméra de vacances, ses animaux familiers et les proches qui l’entourent. Après Pater où on était dans l’appartement d’un ami, ici on est semble-t-il dans sa maison de famille, et il commence par filmer les derniers instants d’un bébé paon qu’il n’est pas parvenu pas à sauver. En hommage il le dépose dans la forêt, mais le lendemain le corps a disparu ; il dresse donc avec son fils un petit mausolée fait de clous plantés dans un arbre. Autour de ce micro-événement, sur lequel la caméra va revenir régulièrement au fil des saisons, il va lentement créer un petit monde où tout renvoie à Dieu et à la mort. Il prend des jouets, en fait un spectacle de marionnettes avec trois fois rien, et leur fait dire ses interrogations métaphysiques. Le montage entrecoupe ces petites scènes, qui reprend les histoires d’Ulysse ou d’Abraham, et les visages des gens qu’il aime. L’atmosphère met un peu de temps à se mettre en place, mais une vraie poésie finit par se dégager de ces idées décousues et ces scènes enchevêtrées, qui parfois sont pourtant un peu gauches dans leur naïveté mais très maîtrisées formellement : une petite fille déguisée en ange, une récitation des expressions françaises qui renvoient à Bible ou à la mythologie grecque, un plan fixe sur sa vieille voisine Suzanne qui parle de sa jeunesse… Le projet de Cavalier, aussi décrit dans un texte qui sert de bande annonce, est de retrouver une forme de bonheur complet qu’il décrit avec humour comme une extase mystique vécue deux fois : enfant lors de sa première communion, et plus tard en dégustant un rollmops au milieu d’un supermarché. Joueur et sinueux, son film est un rétrécissement sans artifice du métier de cinéaste, au bout de sa vie, sur ceux qu’il aime et sur la possibilité de faire encore des films émouvants avec peu de choses, du texte, une caméra et de l’amour.

C’est eux les chiens

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C’est eux les chiens (Maroc, 2013), un film de Hicham Lasri avec Hassan Badida, Yahya El Fouandi et Imad Fijjaj. Durée : 1h25. Sortie France : 5 février 2014, produit par Nabil Ayouch et distribué par Nour Films.

C’est eux les chiens s’inspire des « émeutes du pain » survenues à Casablanca dans les années 80, qui ont donné lieu à des arrestations massives par le régime d’Hassan II et à des disparitions complètes de la circulation de plusieurs milliers de personnes. Trente ans plus tard, Hicham Lasri met en scène le retour à la vie civile de l’un d’entre eux, Majhoul, qui erre à la recherche de sa femme et de ses enfants en plein printemps arabe (le thème est amené dès le début par une manifestation dans la rue, et un plan fascinant sur l’intérieur d’un porte-voix). Il fait la rencontre d’une équipe de télévision qui cherche des passants à interviewer, et va finir par l’accompagner dans sa recherche en filmant tout caméra à la main.

Le film a été tourné en 3 semaines, dans l’urgence. Le montage est lui aussi très nerveux, et tire parti du point de vue subjectif pour détourner les images de la « révolution mobile » : la caméra passe de mains en mains, est même dérobée un court moment au détour d’une rue. L’image est de plus très nette, la lumière très crue, et le son coupe régulièrement à cause des piles du micro qui lâche : on est loin des objectifs américains à la Cloverfield puisqu’il s’agit ici de traduire l’ambiance d’amateurisme complet, le chaos des rues de Casablanca, et la capacité des médias à digérer et annuler toute la portée politique des événements en cours. Hassan Badida est génial en vieux qui rayonne d’amour pour ses proches mais qui perd quand même un peu la boule. Ayant vécu plus longtemps prisonnier que libre, il a oublié jusqu’à son nom et ne se souvient que de son matricule (404, peut-être un clin d’oeil à l’erreur du même nom).

Le film se conclue sur un message ambivalent d’espoir, quand le vieux rencontre son neveu qui sort à son tour de prison, et de résignation déçue puisqu’il est à nouveau pris en otage des médias qui résument son histoire à 3 minutes d’antenne, et s’en servent pour faire passer l’opération séduction du régime qui fait mine de tout changer pour mieux rester le même.