The Inextinguishable Fire

fire

Nicht löschbares Feuer (Allemagne, 1969), un documentaire de Harun Farocki. Durée : 25mn.

Autre création de Harun Farocki, The Inextinguishable Fire aborde la production et l’usage par les États-Unis du napalm au cours de la guerre du Vietnam (où leur engagement armé durera à peu près de 1965 à 1973). Farocki commence par une lecture d’un texte qui dénonce le pouvoir anesthésiant des images utilisées habituellement pour dénoncer l’usage du produit : photos de corps brûlés et images de guerre portent une charge émotionnelle trop forte pour être appréhendés par le public, qui ne peut face à elles que se fermer d’abord à leur simple vision, ensuite à la compréhension plus générale du contexte dans lequel elles s’inscrivent. Pour contourner cet obstacle, il se brûle une cigarette sur le bras, comme dans une performance, et explique qu’elle brûle à 400°C contre 3 000 pour le napalm. Ce dernier, une fois enflammé, est quasi impossible à éteindre ; il faut donc combattre le mal à la racine, en l’occurrence dans les laboratoires de Dow Chemical aux États-Unis. Or ici la fragmentation des tâches est à l’oeuvre, qui aveugle les techniciens, ingénieurs et ouvriers prenant part à l’invention, la production et la banalisation de ces armes de guerre sans se rendre compte de la portée de leurs actes. Dans une série de plans répétitifs, on voit des ouvriers expliquer que les produits de Dow sont neutres et que seul leur usage est condamnable ; puis on les voit bailler devant les nouvelles de la guerre à la télé. Enfin trois témoignages à la mise en scène presque comique viennent décliner une même idée : un ouvrier qui croit produire des aspirateurs vole chaque jour une pièce de l’usine pour construire le sien chez lui, mais il n’aboutit à chaque fois qu’à des fusils mitrailleurs. À l’inverse un autre qui croit produire ces derniers se retrouve avec un aspirateur chez lui. La notion d’arme n’est qu’affaire de point de vue, et l’on ne voit jamais que la paille dans l’oeil du voisin.

Rien sans risque

rien-sans-risque

Nicht ohne Risiko (Allemagne, 2004), un documentaire de Harun Farocki. Durée : 52mn. Distribué par The Cinema Guild.

Harun Farocki est mort il y a quelques jours, c’est l’occasion de regarder un ou deux de ses travaux. Celui-ci est une plongée de 50 minutes dans la salle de réunion d’un groupe allemand de VC, pour Venture Capitalists, c’est-à-dire des prêteurs de capitaux à risques. Face à eux, une entreprise qui commercialise le produit le moins sexy de la terre : un appareil capable de mesurer la pression exercée sur une partie d’un moteur, à partir de son champ magnétique. La réunion intervient alors que la boîte a besoin de lever environ 700 000 dollars pour passer à la vitesse supérieure et commercialiser une version aboutie de son produit. Les négociations portent sur l’ampleur et les conditions de l’entrée au capital par les VC, qui veulent garantir leur marge après leur sortie (exit) et une participation importante dans l’entreprise. Farocki expose en moins d’une heure les conditions matérielles de l’innovation dans un contexte de raréfaction des ressources financières : le secteur bancaire est ici complètement absent, laissant la place à une catégorie nouvelle d’investisseurs, mi conseillers avisés mi financiers aux dents longues. Loin des rêves véhiculés par la Silicon Valley, on y voit surtout le rôle solitaire de l’entrepreneur qui doit rester toujours sur ses gardes, et dont les efforts et investissements ne sont perçus qu’en termes de risques par des gens étrangers à son coeur d’activité.

À mort l’arbitre

A MORT L'ARBITRE

À mort l’arbitre (France, 2014), un film de Jean-Pierre Mocky avec Michel Serrault, Eddy Mitchell et Carole Laure. Durée : 1h22. Sortie le 13 septembre 2006, distribué par PlanFilm.

Excellente comédie de Mocky, qui prend le prétexte d’un match de foot pour mettre en scène un Michel Serrault en beauf déjanté et impatient d’en découdre avec ceux d’en haut. Eddy Mitchell, arbitre flegmatique devant l’éternel, ruine son match en accordant un pénalty : il n’en faut pas plus pour qu’il entraîne sa bande de copains soûlards dans une chasse à l’homme de plus en plus improbable, qui va du stade au foot au centre commercial, pour finir dans les magnifiques espaces d’Abraxas de Noisy-le-Grand. Dans cette atmosphère de violence poussée jusqu’à la caricature, Eddy Mitchell ne se décontenance pas, fait l’amour dans les cartons, se fait à manger tranquillement, joui d’une chance de cocu à chaque confrontation physique, et joue aux acrobates entre les immeubles staliniens. Un inspecteur de police le suit à la trace, toujours avec une bonne demie-heure de retard (spoiler : il n’arrivera pas finalement pas à temps pour sauver le couple). Un moment sympa d’humour grinçant très français.

Paris, Texas

paris-texas

Paris, Texas (États-Unis, 1984), un film de Wim Wenders avec Harry Dean Stanton, Nastassja Kinski et Dean Stockwell. Durée : 2h27. Reprise en France : 16 juillet 2014, distribué par Connaissance du Cinéma.

Premier contact avec Wim Wenders, Paris, Texas est une œuvre intrigante qui impose son rythme contemplatif et un charme particulier. Elle s’ouvre sur une errance, celle d’un homme perdu seul dans le désert et qui semble avoir perdu la parole, au beau milieu du désert texan. Cette ouverture en point d’interrogation se prolonge au-delà de la première rencontre, elle s’entête et mue progressivement en quête existentielle, depuis un premier paysage désolé vers un autre, d’un désert brûlant à une parcelle de terre achetée sans la voir, perdue au milieu de nulle part. Ce sera le fil de l’histoire : un personnage qui avance à l’aveugle, dont l’existence même est toujours en cause. Il veut revenir vers sa naissance et ce lieu où ses parents l’ont conçu, eux dont le mariage est résumé plusieurs fois à une mauvaise blague, une anecdote sur Paris en France et son homonyme au Texas. Le passé de Travis est fait de bribes et d’indices qui sonnent faux : une photo de photomaton, un film de vacances heureuses avec sa femme et son fils, l’image d’un couple modèle et parfaitement heureux décrite par son frère. La réalité vécue est plus dure : c’est sa disparition inexpliquée pendant 4 ans, sa difficulté à renouer avec son fils, en bref son incapacité à exister comme personnage à l’existence linéaire et logique.

Une ambiance étrange se dégage de la lenteur des plans presque fixes aux couleurs vives comme des tableaux d’une Amérique fantasmée, de la rareté des dialogues, des personnages qui les animent (Dean Stockwell me renvoie toujours à son rôle dans Blue Velvet), de la monotonie volontaire de la musique. Et puis il y a cette très belle scène de la confrontation, peu avant la fin, qui prend des airs de confessionnal moderne : l’homme est derrière une vitre sans teint, il observe la femme de sa vie qui ne l’a pas encore reconnu. Cette femme qui se dit gauchement bonne confidente est un double de souffrance, la version inversée de son histoire à lui. À elle il parle enfin, il lui raconte leur propre histoire décousue et douloureuse. Elle finira par le reconnaître, et deviner son visage dans une glace où elle ne voit qu’elle-même. À travers le masque du miroir Travis peut enfin avouer ce qui ne va pas en eux, leur incapacité à être les personnages aux identités assignées vers quoi tout les ramenait.

Le goût de la cerise

le_gout_de_la_cerise

Le goût de la cerise (Iran, 1997), un film de Abbas Kiarostami avec Homayoun Ershadi, Ahdolrahman Bagheri et Safar Ali Moradi. Durée : 1h39. Sortie le 26 novembre 1997, distribué par Mk2.

Monté au milieu des années 90, deux ans avant les protestation étudiantes, Le goût de la cerise a valu à Kiarostami la Palme d’Or en 97 et la censure dans son pays d’origine. S’y développe une réflexion sur la mort qui prend la forme d’un conte : un homme se promène en voiture dans des petits monts désolés, peut-être une carrière de pierres ou un grand terrain vague. Il cherche quelqu’un qui acceptera de l’aider à mourir – plus précisément de le couvrir de terre une fois qu’il se sera donné la mort en avalant des cachets. L’homme est assez silencieux, ne parle que pour convaincre les gens de l’aider, et on ne saura rien des motivations de son geste : il évoque une grande « fatigue », pas de drame personnel. Quatre personnages vont lui faire face au fil du temps : un jeune soldat kurde en permission pour quelques heures, un afghan qui surveille un chantier, un homme de foi, enfin un vieux taxidermiste qui travaille au musée d’Histoire Naturelle. À part le dernier tous refusent, soit par la fuite, soit par le dialogue. Les plans sur le voyage lui-même sont tous d’une linéarité totale, renforcée par le centrage permanent de la caméra sur la voiture, qui fait graviter le paysage autour d’elle. L’image est comme un prétexte au dialogue, une manière d’occuper le regard pour n’entendre que les voix dont on ne perçoit pas les visages. Dans les hauteurs pierreuses que monte le 4×4 du personnage, tous les virages se ressemblent et toutes les pierres sont les mêmes.

Kiarostami cherche à ramener la question de l’assistance dans le suicide à sa dimension de fraternité humaine, en excluant les dogmes. Puisqu’il s’agit d’une fable, les symboles sont transparents et l’interprétation guidée : l’homme s’oppose à l’armée, à l’Église, il doit cheminer seul et ne trouve une oreille compatissante et un discours sensé que dans la sagesse de la vieillesse, qui l’enjoint à apprécier la saveur de la vie (le goût des cerises). Une lecture un peu schématique est tentante, mais le film ne se laisse pas prendre à ce piège. Il s’offre des détours comme cette série de très beaux plans sur son ombre projetée sur les gravas, cet ensevelissement avant l’heure où l’image se diffracte, s’attarde sur le jeu tout en silences et en mesure de Homayoun Ershadi. La fin est aussi dans cette veine, parenthèse rêveuse qui conclue le cadre guerrier dans lequel évoluent les personnages (les guerres des uns et des autres, l’entraînement des soldats qui crient en cœur).

Bande de filles

bande-de-filles

Bande de filles (France, 2014), un film de Céline Sciamma avec Karidja Touré, Assa Sylla et Lindsay Karamoh. Durée : 1h48. Sortie le 22 octobre 2014, distribué par Pyramide.

Titre trompeur pour un film centré en fait sur un seul personnage, Bande de filles réussit le pari de filmer sans trop de maladresse un archétype de « groupe de jeunes des banlieues ». Le parti pris est ici de choisir de montrer des filles, comme pour éviter d’emblée l’impasse de la violence urbaine comme sujet central et les images de groupes de mec façon clip de Romain Gavras, et mieux revenir sur le sujet cher à Céline Sciamma de la contrainte des normes sociales montrée à l’oeuvre. Ici le point de vue est centré sur une jeune fille qui va traverser trois âges (marqués de manière un peu malhabile par des passages au noir de plusieurs secondes, avec la – mauvaise – musique de Para One en fond sonore), avec une montée graduelle de la violence. Pour autant la vraie nature du personnage est celui de l’ouverture, le stade de la « bolosse » comme le dira Karidja Touré elle-même pendant la séance de questions-réponses, c’est-à-dire le portrait de jeune fille sérieuse qui cherche à s’en sortir, et ne trouve que des portes closes sur son chemin. Poussée donc avant tout par les circonstances dans les bras d’un groupe de filles, puis dans ceux du dealer local, l’héroïne est réduite au statut d’emblème qui subit tout : un frère absent, un père violent, le système scolaire qui veut la fourguer dans un CAP. La tentation est forte d’y voir un discours politique un peu déresponsabilisant, et on entend déjà venir les excités de droite crier au laxisme comme ils avaient crié à la confusion des genres dans Tomboy.

Le film est quand même porté par quelques très bonnes scènes, notamment par le quasi-clip dans la chambre d’hôtel ou l’épisode du mini-golfe, et par des dialogues qui ne cherchent pas à en faire trop. Mais dans l’ensemble on sent quand même une application de bonne élève dans la construction, impression renforcée ensuite par la manière dont la réalisatrice répondait aux question : l’habitude de tout formuler en problématiques revenait sans cesse ; elle dira à un moment qu’on ne peut pas parler d’une banlieue mais de banlieues au pluriel évidemment, et à une remarque d’un responsable d’orientation en lycée dont l’expérience collait avec ce que décrit le film : « voilà, je m’appuie sur le réel, après est-ce que je ne dois filmer que le réel ? ». Mais à chaque re-formulation de ce type la question restait un peu en suspens et ne produisait rien de spécial ; juste un tic amusant donc, et un film à la lecture un peu linéaire, dont les ambitions se déroulent sans accrocs.