Meurtre d’un bookmaker chinois

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The Killing of a Chinese Bookie (États-Unis, 1976), un film de John Cassavetes avec Ben Gazzara, Timothy Carey et Seymour Cassel. Durée : 1h48. Reprise France : 11 juillet 2012, produit par Al Ruban et distribué par Orly Films.

Avec Meurtre d’un bookmaker chinois, Cassavetes fait la démonstration d’une très grande liberté dans le cadrage, qui est utilisé comme un instrument de décentrement des personnages toujours captés à la va-vite, à la limite du hors-champ. Ici la caméra est embarquée dans l’action, elle ne capte que des bribes. Théo Ribeton écrit, pour Critikat :

Si cette composition oppressante de l’espace nous semble si marquée, c’est peut-être du à une position assez inédite de la caméra dans le dispositif de Cassavetes : elle n’est plus seulement un témoin invisible, obéissant aux acteurs et à l’aléatoire de leur jeu. Elle devient intrusive, un véritable espion. Meurtre d’un bookmaker chinois est filmé de loin, par le trou de la serrure. On y a toujours ce sentiment voyeuriste, ce fantasme de paparazzi. Le point de vue prend une teinte coupable. Vus de si loin, les espaces sont souvent tranchés par un élément de premier plan, certains visages sont camouflés. Le champ est réduit à l’état d’une trace : on voit ce que notre position inconfortable a bien pu enregistrer, on « fait avec ». Comme des petites perles documentaires, des coups de chance, la caméra saisit parfois l’expression bouleversante d’un visage ; ce n’est pas forcément celui de Cosmo Vitelli, c’est parfois celui d’une de ses « divines », et l’émotion qui transparaît a le goût de l’unique. Elle est saisie, volée.

C’est exactement ce qui se joue, et c’est aussi l’enjeu du film que de montrer un personnage fuyant dont on ne fait jamais complètement le tour. Sûr de lui, presque arrogant, il est aussi complètement tourné en ridicule dans la scène du casino et dans celles qui précèdent ; mais violenté, acculé, il triomphera avec modestie, pour mieux revenir à l’amour de sa troupe, des « divines » et de son acolyte M. Sophistication. Ce monde, celui du cabaret et de ses figures étranges, avec ses moments morts (qu’il ne cache jamais) pendant et après le spectacle, celui de la violence banale et bête de la mafia, Cassavetes le décrit avec une mesure étonnante. La photographie est magnifique, avec des scènes entières baignées dans une ombre dense, trouée de taches de lumière à la palette rouge sombre. Menant une vie sans gloire, Cosmo cherche en permanence à sauver les apparences, et la fin tragique du film le voit dire son attachement à ce lieu, à cette seconde famille et au spectacle. Dans un dernier plan où tout est une fois de plus à contre temps, se résume l’ambition du film de montrer des personnages à côté du projecteur, blafards et tristes mais qui ne se compromettent pas.

Le paradis

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Le Paradis (France, 2014), un film d’Alain Cavalier. Durée : 1h10. Sortie France : 7 octobre 2014, produit par Michel Seydoux et distribué par Pathé.

Depuis l’enfance, j’ai eu la chance de traverser deux mini dépressions de bonheur et j’attends, tout à fait serein, la troisième. Ça me suffit pour croire en une certaine beauté de la vie et avoir le plaisir de tenter de la filmer sous toutes ses formes : arbres, animaux, dieux, humains… et cela à l’heure où l’amour est vif. L’innocence, le cinéaste en a perdu une partie. C’est si délicat à repérer autour de soi, si difficile à ne pas perdre au tournage. Ma reconnaissance va à ceux que vous regarderez à l’écran. Pour tenir tête au temps, j’ai une parade qui est de fouiller dans mon stock d’émotions et d’images anciennes. Non pour retrouver ce qui ne reviendra pas mais pour deviner dans l’hiver les signes du printemps. Cela permet de recommencer encore une journée d’un pas aisé.

Alain Cavalier a l’air de suivre un peu la même pente que Godard, celle du cinéaste vieillissant qui ne sort plus trop de chez lui et fait joujou avec sa caméra de vacances, ses animaux familiers et les proches qui l’entourent. Après Pater où on était dans l’appartement d’un ami, ici on est semble-t-il dans sa maison de famille, et il commence par filmer les derniers instants d’un bébé paon qu’il n’est pas parvenu pas à sauver. En hommage il le dépose dans la forêt, mais le lendemain le corps a disparu ; il dresse donc avec son fils un petit mausolée fait de clous plantés dans un arbre. Autour de ce micro-événement, sur lequel la caméra va revenir régulièrement au fil des saisons, il va lentement créer un petit monde où tout renvoie à Dieu et à la mort. Il prend des jouets, en fait un spectacle de marionnettes avec trois fois rien, et leur fait dire ses interrogations métaphysiques. Le montage entrecoupe ces petites scènes, qui reprend les histoires d’Ulysse ou d’Abraham, et les visages des gens qu’il aime. L’atmosphère met un peu de temps à se mettre en place, mais une vraie poésie finit par se dégager de ces idées décousues et ces scènes enchevêtrées, qui parfois sont pourtant un peu gauches dans leur naïveté mais très maîtrisées formellement : une petite fille déguisée en ange, une récitation des expressions françaises qui renvoient à Bible ou à la mythologie grecque, un plan fixe sur sa vieille voisine Suzanne qui parle de sa jeunesse… Le projet de Cavalier, aussi décrit dans un texte qui sert de bande annonce, est de retrouver une forme de bonheur complet qu’il décrit avec humour comme une extase mystique vécue deux fois : enfant lors de sa première communion, et plus tard en dégustant un rollmops au milieu d’un supermarché. Joueur et sinueux, son film est un rétrécissement sans artifice du métier de cinéaste, au bout de sa vie, sur ceux qu’il aime et sur la possibilité de faire encore des films émouvants avec peu de choses, du texte, une caméra et de l’amour.

C’est eux les chiens

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C’est eux les chiens (Maroc, 2013), un film de Hicham Lasri avec Hassan Badida, Yahya El Fouandi et Imad Fijjaj. Durée : 1h25. Sortie France : 5 février 2014, produit par Nabil Ayouch et distribué par Nour Films.

C’est eux les chiens s’inspire des « émeutes du pain » survenues à Casablanca dans les années 80, qui ont donné lieu à des arrestations massives par le régime d’Hassan II et à des disparitions complètes de la circulation de plusieurs milliers de personnes. Trente ans plus tard, Hicham Lasri met en scène le retour à la vie civile de l’un d’entre eux, Majhoul, qui erre à la recherche de sa femme et de ses enfants en plein printemps arabe (le thème est amené dès le début par une manifestation dans la rue, et un plan fascinant sur l’intérieur d’un porte-voix). Il fait la rencontre d’une équipe de télévision qui cherche des passants à interviewer, et va finir par l’accompagner dans sa recherche en filmant tout caméra à la main.

Le film a été tourné en 3 semaines, dans l’urgence. Le montage est lui aussi très nerveux, et tire parti du point de vue subjectif pour détourner les images de la « révolution mobile » : la caméra passe de mains en mains, est même dérobée un court moment au détour d’une rue. L’image est de plus très nette, la lumière très crue, et le son coupe régulièrement à cause des piles du micro qui lâche : on est loin des objectifs américains à la Cloverfield puisqu’il s’agit ici de traduire l’ambiance d’amateurisme complet, le chaos des rues de Casablanca, et la capacité des médias à digérer et annuler toute la portée politique des événements en cours. Hassan Badida est génial en vieux qui rayonne d’amour pour ses proches mais qui perd quand même un peu la boule. Ayant vécu plus longtemps prisonnier que libre, il a oublié jusqu’à son nom et ne se souvient que de son matricule (404, peut-être un clin d’oeil à l’erreur du même nom).

Le film se conclue sur un message ambivalent d’espoir, quand le vieux rencontre son neveu qui sort à son tour de prison, et de résignation déçue puisqu’il est à nouveau pris en otage des médias qui résument son histoire à 3 minutes d’antenne, et s’en servent pour faire passer l’opération séduction du régime qui fait mine de tout changer pour mieux rester le même.

Gadjo

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Gadjo (France, 2014), un documentaire de Flora Desprats avec Louis de Gouyon Matignon. Durée : 53mn. Produit par Silex Films et distribué par Arte France.

Un documentaire intriguant sur le parcours d’un garçon venu du 16ème et qu’on voit évoluer au milieu des gens du voyage, dont il a embrassé la culture et la langue. Son profil atypique constitue le principal argument du film, mais il n’est pourtant traité qu’en surface : on ne saura pas grand chose des origines de ce changement radical de monde, pas plus qu’on n’aura l’occasion de voir le personnage se mettre un peu à nu, loin des interviews et des tapes à l’épaule face caméra dont on nous abreuve pendant quasi une heure. De même son engagement politique est traité en quelques pauvres minutes à la toute fin, sans qu’il ait l’occasion de dire deux mots de ses convictions ou des idées qu’il porte. Le documentaire dresse au fond un portrait solitaire, un peu triste (mais parfois drôle) d’une personne à l’air gentil mais qui ne dépasse pas son positionnement « cul entre deux chaises », même s’il semble pourtant avoir assez de bagou pour le transcender.

L’amour existe

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L’amour existe (France, 1960), un film de Maurice Pialat avec Jean-Loup Reynold. Durée : 21mn.

Le texte qui accompagne les 20 minutes de L’amour existe, disponible intégralement en ligne, est à la fois mélancolique et dur. Le ton du narrateur est souvent sec, mais aussi chargé de regrets. Un passage en particulier, qui était cité dans une conférence disponible sur le site du Forum des images, m’a amené à voir le court dans son entier.

Voici venu le temps des casernes civiles. Univers concentrationnaire payable à tempérament. Urbanisme pensé en termes de voirie. Matériaux pauvres dégradés avant la fin des travaux. Le paysage étant généralement ingrat. On va jusqu’à supprimer les fenêtres puisqu’il n’y a rien à voir. Les entrepreneurs entretiennent la nostalgie des travaux effectués pour le compte de l’organisation Todt. Parachèvement de la ségrégation des classes. Introduction de la ségrégation des âges : parents de même âge ayant le même nombre d’enfants du même âge. On ne choisit pas, on est choisi. Enfants sages comme des images que les éducateurs désirent. Jeux troubles dans les caves démesurées. Contraintes des jeux préfabriqués ou évasion ? Quels seront leurs souvenirs ?

Et effectivement, sur un extrait de cours de Paris 1 sur les politiques urbaines des années 60/70, on peut lire : « Les premières cités, construites dans l’urgence pour répondre à la demande pressante de logements, ont souvent été conçues comme provisoires et se dégradent très vite ; l’isolation phonique et thermique est inexistante ; mal entretenues, les constructions s’abîment avant même que tous les équipements soient terminés ». La caméra se balade entre ces constructions en sursis, pointe du doigt les façades mornes où s’étale l’immense décalage entre les bonnes intentions des architectes et la monotonie des vies qui occupent leurs constructions. En 20 minutes sur ce versant piteux de l’État gestionnaire et planificateur, on résume les fondements d’un échec durable.

La main de la gloire qui ordonne et dirige, elle aussi peut implorer. Un simple changement d’angle y suffit.

Brooklyn

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Brooklyn (France, 2014), un film de Pascal Tessaud avec KT Gorique, Rafal Uchiwa, Jalil Naciri et Liliane Rovere. Durée : 1h23. Sortie France : 2015. Produit par Les enfants de la dalle et distribué par UFO.

Produit en Seine-Saint-Denis, Brooklyn retrace le parcours d’une jeune rappeuse Suisse qui cherche à percer sur la scène parisienne. Elle se trouve rapidement prise entre un milieu associatif exigeant et un versant plus commercial et cliché de la production, puisqu’elle tombe sous le charme d’un rappeur expérimenté, étoile montante du milieu qui se révèle surtout un peu lourd et manquant de finesse. Le film est tourné « en famille » selon les mots du réalisateur, et les prises sont souvent faites sur le vif (comme lors du concert en festival, réel) puisque KT Gorique est réellement rappeuse. Il cherche à déconstruire l’image du rap fait de fric, drogue et grosses bagnoles pour montrer des gens modestes, qui passent dans des bars et des MJC, bossent leurs textes dans les locaux prêtés par la mairie, et se font à l’occasion instrumentaliser par les producteurs qui les repèrent et s’en servent sans vergogne. Malgré un discours convenu et un scénario aux ficelles un peu grosses, Brooklyn reste porté par la fraîcheur et l’enthousiasme des rappeurs qu’il présente et des équipes qui les entourent.