Portnoy et son complexe

Portnoy et son complexe, Philip Roth, Gallimard, 1973

C’est le troisième roman de Philip Roth, paru aux Etats-Unis sous le titre Portnoy’s complaint. L’écrivain y imagine le discours qu’un patient très complexé de trente-trois ans, fils d’immigrés juifs, tient à l’intention de son analyste, avant même que débute son analyse. Il lui relate son enfance et sa vie dans sa famille. […] En juillet 1970, l’écrivain Alain Clerval était venu livrer ses impressions sur Portnoy et son complexe sur France Culture. Il s’attardait d’abord sur le titre anglais, Portnoy’s complaint : « La lamentation c’est à la fois la prière et l’imploration de Dieu dans la religion juive, et c’est le ton, sur un mode ironique, qu’a choisi Philip Roth pour traiter un sujet qui n’a rien de religieux. » Dans cette émission, Alain Clerval replaçait ce roman dans le courant très fécond de la littérature juive de New York, dans la lignée de J.D. Salinger, Saul Bellow… autant d’écrivains ayant émergé après la guerre. Pour lui, l’accent très neuf de cette littérature résidait dans sa dimension burlesque. Il voyait en Portnoy et son complexe un tableau de mœurs très drôle et grinçant, mais d’un très grand lyrisme malgré la délicatesse du sujet, les obsessions d’Alexander Portnoy tournant essentiellement autour de la sexualité : « Il se réfugie dans une quête féminine extraordinaire, interminable. Jamais la société ne vient à bout de cette fièvre avide qui le précipite auprès de toutes les femmes qui, il faut le préciser, sont toutes des aryennes. […] Il y a des portraits de femmes extrêmement amusants, mais tout ça avec une certaine tendresse. Ce n’est pas du tout vulgaire malgré la crudité des scènes. » Il soulignait aussi la dimension satirique de la peinture faite par Roth de l’éducation juive dans ce milieu d’immigrants d’Europe centrale établis depuis peu aux Etats-Unis – le récit se déroule notamment dans le quartier de Newark, à la périphérie de New-York, où vivent beaucoup de Juifs : « Philip Roth s’en prend à l’éducation archaïque qu’il a reçue de parents à la fois charmants, mais tellement inquiets héréditairement qu’ils traumatisent à leur tour leurs enfants. Les vieilles terreurs juives, la mémoire des pogroms et des immigrations, ne s’expriment pas de façon religieuse, mais de façon laïque, dans la vie quotidienne, par des peurs, des appréhensions, des inquiétudes. La mère notamment est étouffante. A la fois, elle adore son fils, mais elle le couve sans cesse pour le protéger. […] Et son père par ailleurs, qui est un inquiet, projette sa névrose dans une constipation chronique. Il y a des passages dignes de Rabelais où le père est sans cesse enfermé où vous pensez… C’est assez drôle, mais ce n’est pas du tout une farce scatologique. »

Hélène Combis, France Culture