Prenez garde à la sainte putain

Warnung vor einer heiligen Nutte (Allemagne de l’Ouest, 2018), un film de Rainer Werner Fassbinder avec Hanna Schygulla, Rainer Werner Fassbinder et Lou Castel. Durée : 1h43. Reprise France : 18 avril 2018. Produit par Tango Films et distribué par Carlotta.

En septembre 1970 Rainer Werner Fassbinder, 25 ans, réunissait à Sorrente, non loin de Capri où Godard avait tourné Le mépris, la plupart des membres de sa troupe munichoise de l’Antitheater, quelques amis et deux stars venues d’ailleurs, Lou Castel (Les poings dans les poches) et Eddie Constantine (Alphaville), pour cette coproduction italo-allemande à budget confortable qui ressemble à un premier bilan en miroir de son travail après quatorze mises en scène de théâtre, deux courts métrages et neuf longs (en un an et demi !).

Warnung vor einer heiligen Nutte décrit la préparation d’un tournage comme un incroyable capharnaüm où tout le monde couche avec tout le monde mais où le sexe n’est qu’un moyen d’imposer à l’autre son pouvoir ou de tromper son ennui. Tous les membres de l’équipe ont l’air désœuvrés, n’attendant que d’être insultés, violentés, exploités, renvoyés sans ménagement par le metteur en scène, grand enfant sadique, capricieux et vampirique, qui semble ne pouvoir créer qu’en détruisant tout autour de lui.

Avec ce personnage, interprété par Lou Castel, Fassbinder fait évidemment son autoportrait et le film fourmille de clés qu’il faut néanmoins manier avec précaution, le cinéaste s’amusant à brouiller les pistes. De nombreux éléments renvoient cependant à l’expérience désastreuse du tournage, à Almeria quelques mois plus tôt, du western Whitty qui mit sérieusement en crise l’aventure de l’Antitheater entamée trois ans plus tôt.

L’hystérie généralisée qui règne pourrait être éprouvante si elle ne gardait un côté théâtralisé et même enjoué (tout le monde commande des Cuba libre à tout bout de champ), et la magnifique photo de Michael Ballhaus contribue à installer l’élégante distance qui donne à l’ensemble une légèreté bienvenue, nullement alourdie par les deux écrasantes citations qui l’encadrent : l’orgueil précède la chute au début et une phrase extraite du Tonio Kröger de Thomas Mann à la fin (Je vous assure que je suis souvent mortellement las de décrire l’humain sans y avoir part moi-même).