Prins

Prins (2019) de César Aira, Bourgeois

Y a-t-il une vie possible après la littérature ? Rien n’est moins sûr, à en juger par le nouveau roman de l’écrivain argentin César Aira. Son protagoniste, un auteur de romans gothiques à grand succès, a décidé d’arrêter d’écrire. Il est conscient de la « faible qualité » de sa production, qu’il juge être un « ramassis déplorable », à mille lieues de ses ambitions littéraires initiales. Mais comment meubler le temps laissé libre par cette retraite anticipée ? C’est dans l’opium que l’homme croit trouver son salut, non pas tant pour les vertus créatives de cette drogue que pour ses effets, plus terre à terre, sur la dépression. Son périple, dans les rues de Buenos Aires, à la recherche du précieux stupéfiant, va le conduire à faire d’étranges rencontres : un certain « Huissier », dealer et gardien d’une boutique nommée « l’Antiquité », ainsi qu’une mère au foyer, Alicia, croisée dans un bus, qui rappelle au narrateur un amour de jeunesse.

Mêlant à loisir roman policier et fantastique, César Aira s’inscrit, avec un plaisir du jeu communicatif, dans la lignée de Jorge Luis Borges (1899-1986), son maître en littérature. Tout comme dans une des nouvelles de Fictions (1944), où un certain Pierre Ménard se contentait de retranscrire Don Quichotte à l’identique, le protagoniste d’Aira doit sa gloire littéraire et son immense fortune au fait d’avoir recopié mot pour mot les classiques de la littérature gothique. Mais si l’auteur se rit de ce genre et surtout de ses motifs imposés (château, jeune fille emprisonnée, spectres…), c’est pour mieux le ressusciter au sein même de son histoire, dans une pirouette aussi drôle que vertigineuse.

Ariane Singer, Le Monde