Sauvage

Sauvage (France, 2018), un film de Camille Vidal-Naquet avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Nicolas Dibla. Durée : 1h39. Sortie France : 29 août 2018. Produit par Les Films de la Croisade et distribué par Pyramide.

Sauvage est un film réussi en bonne partie grâce à sa photographie (il aurait mérité une caméra d’or). Pour autant ce qui fait sa force fait aussi sa faiblesse : à la manière de Brothers of the Night de Patric Chicha, le film se penche sur une minorité marginalisée, des hommes qui se prostituent (à la sortie de Paris dans Sauvage, en Autriche pour Brothers of the Night), en affirmant poser sur eux un regard dénué de jugement voire même qui assume par moments un côté joueur dans la mise en scène, entre fiction et documentaire.

Dans un premier temps cette approche fonctionne à plein et donne lieu à des scènes drôles, comme à l’ouverture où la consultation médicale devient une séance de baise, et plus souvent émouvantes : la relation d’amour-haine entre les deux personnages principaux, ou entre Maritaud et le personnage d’Europe de l’Est sont vraiment bien jouées. Mais passé les trois quarts d’heure ce principe s’essouffle et Camille Vidal-Naquet ne parvient pas à tenir jusqu’au bout son exercice d’équilibriste, au point que ça devient dérangeant et finit par gâcher le film.

Il y a d’abord le choix des acteurs : le film prétend filmer des pauvres et des marginaux mais la beauté plastique des acteurs contredit directement cette envie. Maritaud fait bourgeois qui joue au pauvre, on sent que le réalisateur adore ça et qu’il joue à fond la carte du fantasme : il le fait se dégrader à fond, jusqu’à l’inutile, le sublime par moment mais toujours dans les scènes de sexe, on ne verra rien de sa vie en dehors de ça (peut-être une fois avec la femme médecin mais ça vire tout de suite au pathos). Ce choix de ne donner aucune épaisseur fictionnelle au personnage est d’autant plus discutable que le scénario bascule franchement dans la fiction quand il le souhaite : le pervers sadique qui écoute du piano, la rencontre avec le canadien sont autant d’éléments qui feraient presque mauvaise série télé et qui gâchent l’intention initiale. La morale de la fin du film, qui insiste sur sa liberté de « sauvage », en devient donc vraiment limite éthiquement.

À l’inverse quand le film tente de filmer le groupe d’hommes, il tombe immédiatement dans un autre travers, celui de vouloir mettre en scène une pseudo-solidarité de classe : on casse la gueule au type qui veut faire des pipes moins cher que tout le monde, on se prête des chemises, on se soutient quand un type refuse de payer… bref tout le monde est fondamentalement gentil et c’est la société qui est dure, le regard sur les prostitués ce limite à ce cliché condescendant qui ne fait pas exister les personnages.

Au final Sauvage n’est qu’une nouvelle incarnation de cette tendance lourde dans le cinéma français qui consiste à sublimer sans l’assumer des sujets sociaux avec une approche documentaire. Il y a un manque de sincérité dans cette démarche qui me met vraiment mal à l’aise, une façon de ne pas aller au bout de son idée qui laisse le discours en jachère et réduit l’intention de l’auteur à une fascination morbide qui ne dit pas son nom.