Senses

Happî Awâ (Japon, 2015), un film de Ryusuke Hamaguchi avec Sachie Tanaka, Hazuki Kikuchi et Maiko Mihara. Durée : 5h17. Produit par Fictive et distribué par Art House.

Senses, première œuvre distribuée en France du Japonais Ryusuke Hamaguchi, né en 1978, auteur d’une petite dizaine de films inédits, l’est sous la forme d’un feuilleton en cinq épisodes, rassemblés en trois programmes (Senses 1 & 2, Senses 3 & 4, Senses 5), aux sorties échelonnées entre le 2 et le 16 mai. Sous ce traitement d’exception se trouve pourtant, au départ, un long-métrage de plus de cinq heures, Happy Hour, présenté en 2015 au Festival de Locarno (Suisse) – où ses quatre comédiennes reçurent un prix d’interprétation. Durée d’exploitation inhabituelle qui explique le pari de la segmenter, afin d’ouvrir au film plus de fenêtres de programmation. Moins justifiée semble l’accroche quelque peu opportuniste ornant l’opération : « La première série au cinéma ». D’abord parce que le concept remonte au moins au cinéma muet et à ses serials (premiers films à épisodes des années 1910). Enfin, parce que le label « série » fait passer pour une expérience ce qui n’est jamais qu’un conditionnement, et ne dit rien, ou peu, du film en lui-même. — Mathieu Macheret, Le Monde

C’est vrai que la promo était un peu trompeuse, mais c’était une manière habile de créer l’événement et d’intéresser les spectateurs. Avec plus de 100 000 entrées à ce jour on peut dire que c’est une vraie réussite et un succès pour Art House, la nouvelle société d’Eric le Bot.

Senses est issu d’une expérience, dont il tire à la fois son format hors norme et sa forte empreinte réaliste : celle d’un atelier d’improvisation, dont les participants amateurs se sont retrouvés acteurs et actrices du film, et ont inspiré eux-mêmes l’écriture du scénario. Le temps long de la fiction est donc non seulement celui de l’apparition, mais aussi de la concrétisation des personnages, se gonflant dans la durée d’une pluralité de dimensions intimes, sensibles, relationnelles, (dés)amoureuses, caractérielles. Quatre femmes, donc, quatre amies de Kobé, approchant la quarantaine – dangereux point de bascule existentielle –, se retrouvent régulièrement pour des sorties. Dès la première scène, réunies pour un pique-nique, elles scrutent la ville recouverte d’un épais brouillard, qui ressemble à leurs vies : obstruée, sans perspective, sans horizon.

On plonge, ensuite, dans chacune de ces vies, dans ce qui n’y tourne plus rond et s’appelle souvent « conjugalité ». Sakurako, mère au foyer, mendie ses sorties auprès d’un mari sacrifiant tout à son emploi. Akari, aide-soignante divorcée, vit seule et perd le sens de son travail. Fumi, curatrice d’un centre d’art, est mariée à un éditeur froid et calculateur. Et Jun, en pleine instance de divorce, prend la tangente et disparaît brutalement, lors d’un week-end entre amies. Disparition qui marque le tournant du film et dont la secousse entraîne une série de glissements, de recompositions, dans les existences hébétées des amies restantes.

[…] Senses est principalement fait d’échanges, de réunions, de repas, en somme de conversations, et culmine lors de deux scènes extraordinaires, dans lesquelles on s’engouffre comme en apnée : un atelier au cours duquel un jeune artiste invite les participants à se toucher, à entrer en contact ; puis la lecture publique d’une romancière, dont le récit sensitif se superpose peu à peu à celui du film. Scènes anodines en surface, mais où les enjeux se nouent en profondeur, en un cosmos étourdissant de trajectoires croisées, de non-dits, de gestes esquissés et de souffles suspendus. On touche alors du doigt le projet de Hamaguchi : sonder les plus infimes mouvements de l’existence, cette intériorité inaccessible des personnages, où se dessine, à chaque seconde, le pacte décisif qui lie l’individu à la société. Un pacte personnel, émotionnel, sensuel et politique. Une position dans le monde.

Ces deux scènes sont en effet les piliers et le vrai cœur du film, où le talent de dialoguistes d’Hamaguchi se déploie complètement. Ce sont des passages d’une finesse incroyable, rohmeriens dans l’esprit, qui touchent à l’intimité la plus profonde des personnages. Les 5h de film valent d’être vus pour ces seuls moments.