Série Noire

Série Noire (France, 1979), un film d’Alain Corneau avec Patrick Dewaere, Myriam Boyer et Marie Trintignant. Durée : 1h51. Reprise France : 11 avril 2018. Produit par Gaumont et distribué par Tamasa.

Frank Poupart, Poupée pour les intimes (Patrick Dewaere, dont la prestation ne peut que sidérer), est représentant de commerce. Il fait du porte-à-porte dans les quartiers populaires pour vendre son bric-à-brac ou pour récupérer par la force l’argent dû par les mauvais payeurs. Il rencontre Mona (Marie Trintignant), adolescente prostituée par sa tante maquerelle et s’en éprend violemment, jusqu’à commettre le pire…

Série Noire est un portrait blafard, sans fard de la France des banlieues pavillonnaires et des zones commerciales et industrielles, la peinture d’une classe moyenne dont les membres hantent tels des spectres leur maison lugubre, les cafés mal famés et les terrains vagues boueux. La scène d’ouverture est de ce point de vue une introduction parfaite : avant d’exercer ses démarchages, Frank s’isole dans le terrain vague d’une friche industrielle (lieu dans lequel il reviendra à plusieurs reprises au cours du film). Le ciel est bas, il pleut, la boue recouvre le sol, l’image est minée par un chromatisme sombre gris-marron. Frank allume alors une radio et se met, tel un Gene Kelly du pauvre, à danser sous la pluie, ses pas foulant lestement la boue tout en évitant soigneusement les flaques d’eau. Cette scène d’ouverture annonce donc l’atmosphère qui habitera l’ensemble du film (la grisaille générale, les décors urbains dévoilés par une caméra s’accrochant aux mouvements de danse circulaires de Poupart…) ; mais elle définit surtout le personnage principal, sa propension à se débattre dans ce contexte plombé (ici par la grâce d’une danse à la fois belle et absurde) pour ne pas y sombrer.

[…] Les marques génériques de Série Noire (femme fatale, meurtres, chantage, poids du destin, etc.) ne sont finalement que de simples conséquences de ce regard cru, d’un naturalisme presque zolien. Poupart se raccroche à la “femme fatale” (on devrait plutôt parler de “fille fatale”), Mona, seulement parce qu’elle est la seule à lui prodiguer une tendresse dont le monde environnant est dénué, contrastant par là-même avec la relation maritale houleuse de Frank. Il tue autant pour toucher un pactole (les dix millions d’anciens francs de la tante de Mona) que pour tenter de sauvegarder cette innocence providentielle.

De ce point de vue, on pourrait considérer que le film de Corneau est influencé par Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976), dont il serait une version française, ultérieure de trois ans. Le carnage provoqué par Travis Bickle (Robert De Niro) à la fin du film américain possède finalement le même enjeu que le double meurtre (voire triple si l’on compte celui de Jeanne) dont Poupart est l’auteur : la préservation de la pureté d’une adolescente en perdition (celle de Mona chez Corneau, celle d’Iris [Jodie Foster] chez Scorsese) au sein d’un monde partant à vau-l’eau, en perte totale de repères. Les deux films semblent donc être assez similaires, à ceci près que si l’explosion de violence de Bickle est une façon d’épurer une société pervertie de ses parasites (il passe d’ailleurs pour un héros auprès de la population), celle de Poupart ne fait que jeter un trouble supplémentaire, achevant de plonger le personnage dans son marasme mental. — Michaël Delavaud, Revue Eclipses