The Blade

The Blade (Chine, 1995), un film de Tsui Hark avec Chiu Man-cheuk, Xin Xin Xiong et Moses Chan. Durée : 1h42. Produit par Film Workshop.

Produit par la mythique firme Shaw Brothers en 1967, Un seul bras les tua tous est la première aventure du sabreur manchot, et voit le jour devant la caméra du tout aussi mythique Chang Cheh, interprété ici par celui qui deviendra indissociable du personnage, le génial Jimmy Wang Yu. Un wu-xa-pian ultra-violent calqué sur une basique histoire de vengeance, et qui doit son succès à l’incroyable inventivité de ses scènes de combat. Le film est un triomphe, et installe directement le personnage au panthéon des héros cinématographiques du cinéma hongkongais. Deux ans plus tard, Chang Cheh et Jimmy Wang Yu remettent le couvert avec le jouissif Le Bras de la vengeance, avant que le cinéaste ne se décide à clore sa saga, en 1971 et avec le plus jeune David Chiang dans le rôle principal, avec le magistral La Rage du tigre, peut-être le film le plus connu – et le plus tragique et jusqu’au-boutiste – des trois. Dès lors, diverses déclinaisons du mythe se succéderont à l’écran, jusqu’à ce que Tsui Hark, dans un accès de rage destructrice/créatrice, ne s’empare du héros pour l’amener sur des territoires encore inexplorés.

Ce qui frappe de prime abord dans cet hallucinant morceau de bravoure qu’est The Blade, c’est que dès la première image, Tsui Hark assume les aspects les plus « contes » de son film, créant de facto un monde coupé de toute réalité historique, n’existant que par et pour les drames qui s’y déroule. Sur le papier, le film reprend les grandes lignes du classique de Chang Cheh, en envoyant un jeune sabreur devenu manchot à la recherche de celui qui l’a mutilé et, comme le révèle un rougeoyant flash-back à la théâtralité assumée (en plein combat, les personnages s’arrêtent pour prendre la pose face à la caméra), assassiner son père. La vengeance est un ressort dramatique classique, mais en évitant tout romantisme, Tsui Hark n’en garde que les aspects les plus noirs, les plus violents, les plus destructeurs. Car dans le monde de The Blade, la barbarie règne et seuls les plus forts ont droit à la survie. — Frédéric Wullschleger, Abus de ciné

Dans les années 1990, Tsui Hark exulte de furie créative. A la tête de sa compagnie Film Workshop, autant comme producteur que comme réalisateur, il a remodelé quasiment à lui seul le cinéma populaire hongkongais durant les années 1980. L’échéance de la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997 plonge l’archipel dans le doute et les départs précipités des talents vers Hollywood, mais Tsui Hark bouillonne plus que jamais. Il expérimente tous azimuts, dans tous les sens, enchaîne deux chefs-d’œuvre (les merveilleux Green Snake et The Lovers) après un plantage magistral (le difficilement regardable The Master avec Jet Li). Prépare trois mises en scène en même temps, tout en supervisant le double de productions. Bouger vite, dans tous les sens, pour ne pas laisser l’adversité respirer – en somme, la philosophie guerrière de Ding On, le héros de The Blade.

[…] L’une des plus saisissantes singularités de The Blade réside dans son équilibre savant entre des images immédiatement iconiques, à la photographie somptueuse (rendez-vous service et fuyez les honteuses copies délavées pullulant sur le net), et ses captations d’images sur le vif, ses cadres flottants, fulgurants miroirs du chaos ambiant. Tsui Hark, jamais avare d’un défi esthétique, a volontairement opté pour un style inspiré du documentaire guérilla, où le pauvre cadreur devait se démener pour suivre une action pas du tout répétée à l’avance. Le Tsui Hark scénariste a laissé toute latitude d’improvisation au Tsui Hark réalisateur, tout en sachant très bien que le gros boulot d’écriture final allait incomber au Tsui Hark monteur, en binôme avec son dévoué Kam Ma. Même en décortiquant a posteriori ce processus d’élaboration, difficile de dire quelle étape a eu le plus d’incidence sur la monstrueuse efficacité du produit fini. Pour quiconque se révèle un minimum sensible à la mise en scène, à l’écriture, à la pratique et à la philosophie des arts martiaux, ou même à l’utilisation de la couleur, la première vision de The Blade se vit comme un choc – surtout pour les petits chanceux qui ont pu découvrir le film en salle en 1997, lors de la première rétrospective Tsui Hark en France, sur les bons conseils du regretté HK Magazine.

Dès la première scène, les méthodes testées par le réalisateur tout au long du tournage cinglent le montage parallèle installant le récit, avec une cruauté gratuite à rapprocher du prologue de L’Enfer des Armes – autre époque, même violence nihiliste. Le premier combat du film, entre un moine armoire à glace et des bandits fourbes à souhait, verse dans une brutalité sourde, cadrée dans le vif, au montage heurté. Au fil des joutes, le style s’affinera par touches subtiles pour parvenir à l’invraisemblable perfection martiale de l’affrontement final entre Ding On et Fei Lung, modèle de furie dans le découpage, d’une précision à rendre fou. Un peu comme si Tsui Hark revisitait en un seul film toutes les étapes cinématographiques du genre wu xia pian, le film de sabre chinois, via une pluralité de styles fondue en un miraculeux objet ne ressemblant à aucun autre. — François Cau, Chaos Reigns