The Intruder

The Intruder (États-Unis, 1962), un film de Roger Corman avec William Shatner, Frank Maxwell et Beverly Lunsford. Durée : 1h24. Reprise France : 15 août 2018. Produit par Roger Corman Productions et distribué par Carlotta.

Entre deux films d’horreur fauchés avec plante carnivore ou monstre en caoutchouc, Roger Corman, le grand manitou de la série B, voire Z, a tourné une pépite, The Intruder, un excellent drame racial, injustement boudé par le public à sa sortie, et dont l’efficacité et la sobriété tranchent dans une filmographie pléthorique davantage portée sur la déviance. L’action se situe au début des années 60, à Caxton, charmante bourgade du sud des Etats-Unis, ontologiquement raciste, comme le rappelle l’un de ses habitants. Y débarque le meilleur élément perturbateur qui soit, en la personne d’Adam Cramer (le génial William Shatner, futur capitaine Kirk de Star Trek), émissaire d’un groupuscule d’extrême droite de type KKK opposé aux récentes lois d’intégration qui fixent des quotas d’étudiants noirs à l’Université. Brillant tribun, il va réussir à soulever la population et à ranimer la haine ségrégationniste, qui ne demandait qu’à flamber.

[…] Réalisé en 1962 avec l’argent rapporté par le succès de ses deux premières adaptations d’Edgar Poe (La Chute de la maison ­Usher et La Chambre des tortures), The Intruder a été filmé en décors naturels dans plusieurs villes du Missouri, en faisant appel à des autochtones pour la figuration. Dont très peu (euphémisme) partageaient les opinions progressistes de Corman et de son scénariste. « Le sujet explosif nous a causé beaucoup de problèmes et j’ai dû faire appel aux polices locales pour protéger mon équipe. Nous passions de ville en ville après avoir été chassés de la précédente par les habitants furieux quand ils se rendaient compte du thème du film. »

Fidèle à ses idéaux contestataires et à sa sympathie pour les marginaux, Roger Corman a réussi un film politique de haute volée. Le scénario est un modèle du genre. On le doit à Charles Beaumont, auteur de science-fiction qui adapte ici son propre roman et s’est par la suite fait un nom à la télé­vision, en signant de nombreux épisodes de La Quatrième Dimension. Au passage, ce rusé de Corman n’oubliera pas de réduire les coûts en con­fiant à Beaumont un rôle dans le film ! Son scénario oppose d’abord les deux communautés de manière presque documentaire puis bascule dans la réflexion sur la manipulation des foules et le mirage du pouvoir oratoire. La caméra, placée dans des angles impossibles, comme souvent chez Corman, scrute des personnages extrêmement bien écrits, aux fêlures et réactions inattendues. Jamais tout noir ou tout blanc. Le tout ficelé en quatre-vingt-deux minutes seulement. Du grand art. Et sans véritable équivalent dans la production de l’époque, le début des sixties, où Hollywood ne brillait pas encore par son audace politique. — Jérémie Couston, Télérama