Thérèse

Thérèse (France, 1986), un film d’Alain Cavalier avec Catherine Mouchet, Aurore Prieto et Sylvie Habault. Durée : 1h34. Sortie France : 24 septembre 1986. Produit par Antenne 2.

Après le décès de sa compagne Irène Tunc, le répondeur d’Alain Cavalier pour un temps ne prenait pas de message. En s’enfermant plâtré de bandages chez lui, ânonnant sur la misère du monde, il atteignait un point limite de son œuvre, sans air, à la limite de l’autisme, bien peu de place pour le spectateur. Succèderont à l’exiguïté de la conscience malheureuse les grands chemins d’Un étrange voyage, rappel du cinéaste populaire que Cavalier a voulu être, débutant à une époque où être disciple de Bresson ne signifiait pas viser l’art et l’essai dans ce qu’il peut avoir de plus renfermé. C’est beau dans les deux cas, mais c’est comme s’il manquera toujours à l’un ce que possède l’autre (gravité contre insouciance, pour le dire vite). Ce qu’il faudrait, ce serait une légèreté grave, ou une gravité légère, l’indistinction de la fraîcheur et du tragique, plus de ligne de démarcation.

Cette épiphanie, le cinéaste l’avait eue dans les années 70 à la lecture du Journal de Sainte Thérèse de Lisieux. Thérèse Martin, devenue Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, avant d’être une canonisée morte de la tuberculose, qui avait opéré au XIXème siècle une véritable “révolution symbolique” dans l’Eglise en déplaçant par son exemple posthume la sainteté des hauts faits à une résolution quotidienne, s’y révèle d’abord comme une jeune fille gaie et drôle, transformant son inconditionnelle joie de vivre en une « petite voie » de sanctification, requérant un émerveillement spontané de tous les jours. Faisant partie des premières figures liturgiques dont on possède des photographies, elle annonce une entrée du canon dans la modernité. Sainte Thérèse a beau avoir aujourd’hui sa basilique, cela le Carmel de son époque n’aura pas su le tolérer. Sujet risqué mais prometteur qui le hante depuis une décennie et qu’il a, peut-être par pudeur devant un thème émotionnellement rattaché on l’imagine à sa scolarité faite en pension jésuite, à plusieurs reprises esquivé. Cette fois il ne recule plus, Thérèse sera son prochain film, son succès à la fois public et critique (Prix du Jury à Cannes en 86, César du meilleur film la même année, accompagné de cinq autres statuettes), à ce jour son chef-d’œuvre.

[…] On peut parfois être tenté, tel Emmanuel Burdeau dans une critique tiède d’Irène, de justement railler ce côté « on se sent dans mes films comme dans une chapelle » de Cavalier. Probablement, le cinéaste en est-il le premier conscient, lui qui fait systématiquement alterner depuis privauté de certains projets avec des questions publiques (de genre et de statut professionnel afférent dans 24 Portraits, de santé dans René, de citoyenneté dans Pater). Si le cinéma de Cavalier est bien affairé à quelque chose, c’est précisément à brouiller l’idée qu’il y aurait une frontière entre le dedans et le dehors, le petit et le grand sujet, les questions “intimes” et “d’intérêt général”, l’artepoveraet son repli chuchoté devenant un creuset à même d’accueillir le monde, dans ce qu’il a de plus âpre et de plus organique même. Cavalier chuchote dans les confessionnaux ce qu’il a à crier à la cour, fait modestement des films d’une ambition folle.

Pour ce faire, il travaille sur un plateau dont il exige un contrôle pratiquement total : fixité de cadres ultra-composés, lumières artificielles dont il joue à sa guise, dépouillement ostentatoire d’un décor réduit au strict nécessaire. Thérèse est aussi fait contre un cinéma français dominant, la dictature du naturalisme (dont Maurice Pialat serait à ce moment, bien malgré lui, la Statue du Commandeur) que battent alors en brèche Jean-Claude Brisseau, Léos Carax, Beinex, Zulawski, Rohmer, d’une façon plus discrète et architecturale… Pialat lui-même quand il viendra chercher sa Palme le poing levé sous les huées de ceux qui en avaient trop vite fait l’un des leurs (Sous le soleil de Satan). Picturalité de “beaux plans” cadrés avec sécheresse, littérarité du texte (le journal de Thérèse du Carmel est écrit d’une plume agréable, comme peut l’être celui d’une religieuse lettrée au minimum mais vive d’esprit de l’époque), déclamé dans une simplicité de ton, celle de la vie quand on n’essaye pas de l’imiter, qui met minable tout “parler-vrai” volontariste. Donnant cohésion à l’ensemble, un sens de l’ellipse n’ayant pas peur de mettre en évidence les béances noires du montage. — Jean-Gavril Sluka, DVD Classik