Turkish Délices

Turks fruit (Pays-Bas, 1973), un film de Paul Verhoeven avec Rutger Hauer, Monique van De Ven et Tonny Huurdeman. Durée : 1h52. Produit par Verenidge Nederlandsche Filmcompagnie.

Adaptation du roman de Jan Wolkers, Loukoum (Turks Fruit, paru en 1969), Turkish Delight est un pur produit du climat d’émancipation culturelle qui règne à l’époque en Europe de l’Ouest. Né en 1925, Wolkers est un écrivain représentatif des mouvements contestataires qui secouent la Hollande à la fin des années soixante. Loukoum est ainsi « un règlement de comptes avec son milieu d’origine (pétri de dogmes calvinistes) ». C’est d’ailleurs en grande partie de l’adaptation cinématographique de ce roman que Wolkers tire aujourd’hui sa renommée aux Pays-Bas.

À l’image du roman (et du film), le personnage d’Erik (Rutger Hauer) est lui aussi le fruit de son époque. Sorte de hippie arty, trash et phallocrate, il passe la première partie du film (passées les deux séquences fantasmatiques d’ouverture, jusqu’au flash-back, « deux ans plus tôt ») à littéralement accrocher à son tableau de chasse une série de clichés de la bonne société hollandaise (de la bigote prude à la mère de famille et son bébé). Cette enfilade de saynètes assez triviales parachève un premier portrait pour le moins peu flatteur du personnage. En brisant la linéarité de leur récit, Verhoeven et Soeteman (son scénariste) ne donnent que de façon très elliptique et incompréhensible à la première vision la motivation des agissements d’Erik. Jusqu’ici, Olga (puisque c’est bien d’elle qu’il s’agit) n’apparaît que fugitivement sur des photographies, au détour d’une conversation, et finalement dans une hallucination nocturne d’Erik au milieu de son atelier, élément déclencheur du flash-back.

Olga (Monique van de Ven) est la première (et la seule) personne pour qui Erik semble manifester une quelconque forme de compassion au cours du film. Personnage central du film finalement, autour duquel va cristalliser tout le ‘bien’ que peut contenir dans le personnage d’Erik, notamment une certaine forme de romantisme. Ce trait de caractère transparaît notamment lors de la scène du flash-back, mais également celle (étonnamment chaste) où Erik se contente de la regarder dormir. Moyen de mettre en scène son ‘obsession de l’époque’ : le sexe. C’est autour d’elle (et de sa relation avec Erik) que va se nouer le cœur du film. La relation entre Erik et Olga ne se prête que difficilement à l’analyse ou la critique tant elle renvoie à des sentiments très personnels (sûrement autant pour Verhoeven que pour le spectateur). Verhoeven reconnaît lui-même, avec le recul, qu’il était « complètement obnubilé par le sexe à l’époque » et ce personnage est aussi le catalyseur de ces pulsions.

Plus généralement Olga est un personnage atypique dans l’univers filmique de Verhoeven. Elle porte en elle une image de « la » femme telle qu’il n’y en aura jamais plus dans les films suivants. Ainsi, Turkish Delight est le dernier (et peut-être même l’unique) film de Verhoeven à proposer un personnage féminin aussi érotisé et où l’amour (tant le sentiment que l’acte) contient encore quelque chose de pur et de sain. Par la suite, toutes ces relations se verront immanquablement entachées par une volonté de pouvoir, les personnages étant confinés dans des rapports de force entre dominants et dominés.

Avec Olga, entre dans la vie d’Erik (et dans le film par la même occasion) une galerie de personnages issus de la « bonne société » hollandaise et tous plus abjects les uns que les autres. Entre Mme Stappels (sorte de harpie hypocrite) et son homme de main servile et vulgaire, aucun membre de cette « belle-famille » n’est épargné dans ce joyeux jeu de massacre auquel se livre Verhoeven. La scène du mariage civil, dans une salle bourrée à craquer de jeunes femmes enceintes jusqu’aux yeux – dont une qui va jusqu’à perdre les eaux au beau milieu de la cérémonie – ainsi que la réception donnée ensuite en l’honneur des mariés n’en sont que deux (brillants) exemple de plus. Et la liste peut s’étendre quasi-indéfiniment. — Aymeric Barbary, DVD Classik